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Vit-on une crise de l'identité française?

[Conférence-débat] L'identité française selon Marcel Gauchet (26/03/2014)

A l’occasion d’une conférence que je co-animais à Sciences Po le 26 mars 2014, le philosophe et historien Marcel GAUCHET s’est exprimé sur sa conception de « la crise de l’identité française ». Élève de Claude LEFORT et admirateur de Pierre CLASTRES, rédacteur-en-chef de la revue Le Débat, Marcel GAUCHET est l’auteur de plusieurs ouvrages de référence (Le Désenchantement du monde, 1985 ; La condition historique, 2003 ; L’avènement de la démocratie, t. 1, 2, 3, 2007 – 2010).  D’après Marcel GAUCHET, la France a mal négocié le tournant des années 1970, marquées par le choc pétrolier de l’automne 73, les réformes néolibérales et libre-échangistes, l’extraversion des économies et l’individualisation des sociétés. « La France est mal à l’aise dans ce changement de monde qui contrevient à son identité », a-t-il soutenu. Il a comparé cette situation avec celle des Trente Glorieuses, durant lesquelles la France était « à l’aise ou à peu près… », tandis que l’action d’un État social et régulateur organisait la reconstruction et la modernisation du pays et que le contexte international de la Guerre Froide permettait à la France de rayonner par une politique d’indépendance.

 

Au tournant des années 1975, la conception du rôle de l’État a changé. L’économie a pris le pas sur le politique, le contrat sur la loi, le commerce sur l’ingénierie, le privé sur le public, les sciences appliquées sur les sciences pures, tous domaines où les Français excellaient. Ceux-ci ont vécu la mondialisation, ce nouvel univers culturel, comme une défaite, d’où le malaise actuel, selon Marcel GAUCHET. Le mirage de la société post-industrielle a conduit à la désindustrialisation française ; on s’est imaginé que l’on pouvait, avec la répartition internationale des tâches, se réserver la R&D et « laisser aux pauvres la production industrielle ». L’Allemagne a vu le caractère factice de cette théorie. La « malheureuse Allemagne des années 1990 » a pris un avantage compétitif. Dans le même temps, Marcel GAUCHET juge que l’élargissement européen a été une « fuite en avant » et un « enlisement », preuve de l’incapacité des pays européens à se projeter. La financiarisation de l’économie et l’explosion des nouveaux outils financiers ont mené à la catastrophe de 2008.  Après avoir énoncé sa lecture de l’histoire récente, l’intellectuel a dénoncé de la déroute des élites dirigeantes du pays, dont le bilan est, selon lui « accablant ». Ces élites politiques ont divorcé avec le peuple. Il y a eu une fracture et la montée des protestations et du FN traduisent un désespoir politique. Pour surmonter la crise actuelle, il faut d’abord être lucide sur l’état des lieux. Croyant qu’« aucun pays n’abandonne ce qu’il est », Marcel GAUCHET a appelé les jeunes à élaborer « un nouveau projet, adapté à la France et à son héritage historique ».