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Ils ne passeront pas

Quelle stratégie contre le terrorisme ?

Livre cristallisé, œuvre de Pascal Convert, bibliothèque des princes de Bloglie au château de Chaumont-sur-Loire (2020)
Livre cristallisé, œuvre de Pascal Convert, bibliothèque des princes de Bloglie au château de Chaumont-sur-Loire (2020)

Le terrorisme a une nouvelle fois frappé la France à Conflans-Sainte-Honorine le 16 octobre et à Nice le 29 octobre. Un professeur, Samuel Paty, qui avait décidé de montrer à ses élèves des caricatures du prophète Mahomet, a payé de sa vie sa démarche pédagogique de sensibilisation à la liberté d'expression. A Nice, trois personnes ont été sauvagement assassinées pour s'être trouvées dans une église. Des familles, des témoins, des élèves, ne se remettront jamais de ces actes odieux. Ils en seront durablement affectés. Ces actes ravivent aussi les blessures des rescapés de précédents attentats, comme celui du 14 juillet 2016 sur la promenade des Anglais à Nice. Outre le soutien que la communauté nationale doit à ces personnes, quelles réponses apporter pour lutter efficacement contre le terrorisme?

 


 

1. Le glaive et la balance

 

Les premières réponses, dictées par l'urgence et l'émotion, sont souvent d'ordre sécuritaire et judiciaire. Le gouvernement de Jean Castex a porté le plan Vigipirate à son niveau maximal et annoncé le renforcement des effectifs de l'opération Sentinelle de 3000 à 7000 militaires. L'objectif étant de mieux protéger les lieux de culte et les écoles. Dans le même temps, 187 enquêtes ont été ouvertes en France pour menaces, provocation à la commission d'infractions violentes ou apologie du terrorisme. Suite à l'attentat de Conflans, sept personnes ont été mises en examen pour complicité d'assassinat terroriste et association de malfaiteurs. Par ailleurs, près de 2 000 signalements ont été transmis à la plateforme Pharos, qui examine les contenus haineux en ligne en vue d'éventuelles d'enquêtes.

 

Le parquet anti-terroriste est à l’œuvre. La justice fait son travail : elle enquête, perquisitionne, juge. Encore faut-il qu'elle dispose des moyens suffisants. Même équation pour la police, appelée à intervenir sur tous les fronts. Les gouvernements successifs ont beau promettre des moyens supplémentaires, les actes suivent peu les discours. Cette année, le ministre des comptes publics a toutefois annoncé une augmentation de 6% du budget du ministère de la justice, qui manque cruellement de moyens. Une autorité judiciaire forte est nécessaire dans la lutte anti-terroriste, de même qu'une police opérante. Mais au-delà de cette question récurrente des moyens (qui pour toute politique publique doivent être évalués et contrôlés par la Cour des comptes, l’Inspection et le Parlement), la stratégie doit être multi-dimensionnelle, c'est-à-dire certes judiciaire et policière mais également éducative, économique, psychologique et philosophique.

 

2. Les hussards noirs de la République

 

Ainsi que le proclame Montesquieu dans l'Esprit des lois : « les connaissances rendent les hommes doux, la raison porte à l'humanité, il n'y a que les préjugés qui y fassent renoncer ». La tradition philosophique française a toujours misé sur la connaissance pour faire reculer la violence illégitime. Aussi, une partie de la réponse au terrorisme se trouve-t-elle dans les les écoles, les collèges, les lycées, les universités, les bibliothèques, les théâtres et tous les lieux de science et d'éducation qui font progresser la conscience, notamment des plus jeunes. Les terroristes l'ont compris qui, s'attaquant à un professeur, tentent de terroriser ses pairs et de les inciter à l'auto-censure. Depuis les lois scolaires « Jules Ferry » et le vote de la loi de séparation des Églises et de l'État, les enseignants sont bien ces « hussards noirs » de la République, selon l'expression de Charles Péguy. D'une République laïque qui offre à tous ses enfants une instruction libre et gratuite permettant de les amener à devenir des citoyens doués d'esprit critique.

 

3. Une résistance morale

 

Le peuple français est résilient (mais pas résigné) à voir se répéter les attentats. Il est prêt à toute éventualité, sachant que le terrorisme peut se manifester à n'importe quel moment, de façon ciblée ou au hasard. Ce mode d'action dont l'essence est, selon Gilles Ferragu, la « violence politique », est ancien : du régicide d'Henri IV (le 14 mai 1610 par un catholique fanatique du nom de Ravaillac) jusqu'à aujourd'hui, en passant par les poseurs de bombes anarchistes et nihilistes du XIXe siècle (qui faillirent emporter la vie de Napoléon III le 14 janvier 1858) et les actions violentes des indépendantistes basques de l'ETA au XXe siècle, la France connaît les différents visages du terrorisme. Cette histoire doit être enseignée aux jeunes.

 

Le terrorisme islamiste vise à monter les Français les uns contre les autres, à réactiver les guerres de religion. Mais les Français n'en veulent pas. Ils souhaitent dans leur immense majorité vivre en paix. Et comme l'a justement rappelé le ministre Jean-Yves Le Drian, « la religion et la culture musulmanes font partie de notre histoire française et européenne ». Chacun a la responsabilité de ne pas tomber dans le piège du terrorisme en contribuant à la désunion du pays. C'est cela, la résistance morale.

 

4. Les limites du tout-sécuritaire

 

A l'occasion de chaque attentat, on assiste à une surenchère verbale et sécuritaire prônée par différents partis. Cette surenchère est souvent inopérante. Le tout-sécuritaire atteint rapidement ses limites. D'abord parce que les profils des fanatiques sont variés. D'aucuns répondent à des commanditaires, d'autres à leur seule impulsion. Nombre d'entre eux sont des individus isolés qui décident de passer à l'action violente dans le plus grand secret, sans en informer quiconque, d'où la difficulté du travail des services de renseignement. Ensuite parce que leurs modes opératoires peuvent être indétectables et rudimentaires. A Nice, le fanatique a utilisé un couteau. Son prédécesseur dans l'horreur, le 14 juillet 2016, avait quant à lui foncé dans la foule avec un camion. Peut-on interdire la vente de couteaux et la location de véhicules lourds ?

 

Faut-il également truffer nos villes de caméras de surveillance ? A Nice comme ailleurs, leur efficacité est toute relative. Les policiers municipaux sont intervenus à Notre-Dame grâce à l'alerte d'un riverain, témoin de l’attaque. La police de proximité et le renseignement de terrain sont essentiels pour enclencher des interventions rapides. Un travail au plus long cours consiste à infiltrer les lieux de fanatisme, à effectuer une veille active dans les milieux et les réseaux de radicalisation religieuse. Beaucoup d'attentats sont, heureusement, déjoués à temps.

 

5. Le développement économique

 

Sans généraliser - car il existe une variété de profils de terroristes -, force est de constater que beaucoup d'entre eux sont sans emploi, n'ont rien à perdre. Et que les actes terroristes sont pour eux des gestes suicidaires porteurs de sens (selon eux). Ce sont en quelque sorte des actes ultimes de revalorisation d'un soi dévalorisé, suivant la logique : je ne suis rien mais je deviendrai un martyr. Le sentiment d'humiliation, comme l'avait démontré Dominique Moïsi dans La géopolitique des émotions constitue l'un des plus puissants moteurs à l'action violente dans le monde. Les remèdes au terrorisme tiennent donc aussi à la formation et au soutien à l'entrepreneuriat, à la lutte contre la pauvreté et à l'égalité des chances, à l'engagement citoyen et à une politique de la ville intelligente.

 

6. Un combat philosophique et psychologique

 

Le fanatisme - qui peut conduire au terrorisme - contient en son sein une part de folie. Voltaire, dans son Dictionnaire encyclopédique, avait déjà repéré cette dimension, en 1764 : « Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, et ses imaginations pour des prophéties, est un enthousiaste ; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique ». C'est l'esprit philosophique qui, selon Voltaire, constitue la seule arme efficace contre cette « peste des âmes ».

 

Aux lendemains des attentats de Charlie Hebdo, en janvier 2015, je suggérais via une tribune que les intellectuels de toutes confessions se rendent dans les écoles, les prisons, les quartiers, pour débattre avec les jeunes et leur démontrer la nullité des doctrines qui prétendent détenir la vérité absolue. La politique anti-terroriste avait alors un chaînon manquant : le combat des idées. Cela reste d'actualité, y compris sur les réseaux sociaux.

 

Face aux fanatismes, une démarche préventive sera toujours plus déterminante pour préserver la vie humaine qu'une démarche répressive a posteriori . Le fanatisme contient en son sein une part de folie, disais-je. Or, la folie est une pathologie et la réponse aux pathologies est d'ordre médicale. Nos sociétés se doivent d'être particulièrement attentives à l'enjeu de la santé mentale des populations, comme l'a souligné le maire de Québec, Régis Labeaume, après qu'un homme de 24 ans, souffrant de troubles mentaux, a tué deux personnes et en a blessé cinq autres, le 31 octobre.

 

7. Une unanimité théologique

 

Toutes les religions s'accordent : il n'y a point de salut pour les assassins. Dans la Torah, au livre de l’Exode (20, 1-17), Dieu s’adresse à Moïse : « Tu n’invoqueras pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu, car le Seigneur ne laissera pas impuni celui qui invoque en vain son nom. » (v. 7). Et d’ajouter : « Tu ne commettras pas de meurtre. » (v.13). Dans l’Évangile selon Jean (14, 24 ; 15, 12-13…17), quelques heures avant d’être arrêté puis condamné à mort, Jésus disait à ses amis : « Voici ce que je vous commande : c’est de vous aimer les uns les autres. ». L'abbé Pierre avait eu cette formule forte : « c'est gifler Dieu que de dire que l'on va tuer en son nom ».

Le Conseil théologique musulman de France a rappelé le 30 octobre que « plusieurs versets coraniques (par exemple Chapitre 5, verset 32) vont dans le même sens, appuyés par de nombreuses paroles prophétiques, et confirmés par l’unanimité des savants musulmans, qui font de l’homicide un péché majeur ». Le CTMF déclare que « toute action terroriste perpétrée contre un ou plusieurs êtres humains est strictement interdite en Islam en vertu du caractère sacré de la vie humaine à laquelle personne n’a le droit de porter atteinte ».

 

Alors qu’elle venait d’être mortellement blessée en la basilique Notre-Dame de l’Assomption à Nice, Simone Barreto Silva, 44 ans, mère de trois enfants, prononçait ces dernières paroles : « dites à mes enfants que je les aime ». Son assassin avait 21 ans. Ce bouleversant adieu témoigne une nouvelle fois de la puissance de l'amour sur les forces de la destruction et de la mort. 

 

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