Repères

Le coopératisme a une histoire et une actualité sur les cinq continents. Ce modèle compte des atouts et des réussites économiques indéniables comme le mouvement Desjardins au Québec ou de nombreuses banques mutualistes en Europe. Surtout, ses potentialités d’avenir sont considérables, à condition de prendre conscience de l'alternative qu'il offre à l’accumulation du capital qui s'opère dans le déni de la finitude des ressources terrestres. Aux antipodes du court-termisme et de la spéculation qui se sont imposés depuis les années 1980 - favorisant la montée des inégalités -, l'objectif est bien de parvenir à une prospérité partagée, équitable et durable.

 

Solidarité, fonctionnalité, circularité sont les maître-mots du coopératisme, ce modèle que j’ai eu l’occasion d’observer de près en Amérique du Nord, en Europe et en Afrique et qui fonctionne. Toutefois, sans un effort de conceptualisation et de regroupement des pratiques économiques vertueuses (écologiques, numériques, fonctionnelles…), ce modèle restera marginal, ne dépassant pas le seuil des 10% des emplois de la richesse produite - seuil de l'économie sociale et solidaire (ESS) en France. C’est donc à nous de le choisir, de le construire et de le promouvoir.

montée des précarités

L'OCDE tire la sonnette d'alarme

En juin 2016, l'Organisation a alerté ses 34 États-membres sur le chômage, la faible progression des salaires et l'accroissement des inégalités. En 2017, 39 millions de personnes seront toujours sans emploi, soit 6,5 millions de plus qu'en 2007. De surcroît, 15% des jeunes ne sont ni scolarisés ni au travail, tandis que les aînés vivent avec des revenus de pensions inférieurs à ce qu'ils étaient en l'an 2000. L'OCDE a constaté qu'il faudrait 70 ans aux populations de ses pays-membres pour doubler de niveau de vie, deux fois plus qu'il y a vingt ans. Face à la faiblesse des investissements et à la menace de stagnation, elle encourage à prendre des initiatives pour doper la croissance, stimuler l'innovation et investir dans les infrastructures. (Le Devoir, 4 & 5 juin 2016, pp. C1 et C2.)


Charles de Gaulle et la participation

 

Charles de Gaulle donna une traduction politique au projet de Sécurité sociale après-guerre ; il créa les comités d’entreprise en 1945, encouragea l’intéressement des salariés aux bénéfices des entreprises en 1959, puis en 1967. Cet apôtre de l’« association capital-travail » n’a malheureusement pas eu l’opportunité politique de mettre en œuvre son idée sociale la plus novatrice de participation.

Les extraits reproduits ci-dessous proviennent de l’ouvrage De Gaulle mon père, cosigné par Philippe de Gaulle et Michel Tauriac (ce-dernier pose les questions en bleu)


              

« - Certains lui ont dénié la paternité de la Sécurité sociale. Ils l’ont attribuée au Comité national de la Résistance…

- En fait, c’est lui qui a été le moteur de toutes les réformes sociales lancées à la Libération, et non le CNR qui, je le rappelle, a été dissous par définition au retour du gouvernement d’Alger à Paris. Le nier est dérisoire. S’il a fait étudier l’organisation et le fonctionnement de la Sécurité sociale par d’autres, c’est lui qui en a donné l’impulsion, et il est le vrai signataire des deux décrets qui ont décidé de son exécution. […] C’était à la fin de juin 1963 […] Il commençait à préparer à cette époque la conférence de presse qu’il devait donner à l’Elysée un mois plus tard sur l’Europe, l’Alliance atlantique et la situation économique et sociale. C’est ce dernier sujet qui l’a amené à la Sécurité sociale : « Quand je l’ai créée, s’est-il souvenu, j’avais les syndicats contre moi. Fidèles à leur tactique de lutte des classes, ils refusaient ce qui était octroyé et non pas arraché. Ils craignaient en outre de perdre le monopole des assurances sociales et des mutuelles catégorielles. Le système ne devait être qu’un premier pas en faveur d’une population trop fruste économiquement pour comprendre que chacun doit cotiser contre la maladie et le chômage et pour sa retraite. Aussi ai-je d’abord obligé les patrons à assurer les inscriptions et la plus grande partie des cotisations. Puis les modalités auraient dû basculer progressivement au cours des décennies jusqu’à ce que chacun assume en totalité ses responsabilités. L’employeur couvrant de toute façon ce qui est de la sienne c’est-à-dire les assurances contre les accidents professionnels. Pour les retraites, c’est à chacun touchant la totalité de ses gains ou salaires de cotiser ce qu’il peut quand il veut à une caisse centrale d’État par exemple. » Ainsi, pensait mon père, n’aurait-on plus à discuter indéfiniment de la nature des activités de chacun ni de l’inclusion des primes ou indemnités dans la retraite. Naturellement, les chômeurs devraient être toujours secourus par l’État et les sommes versées par chacun pour sa sécurité seraient intégralement défiscalisées puisqu’elles ne sont pas des revenus disponibles. Je lui ai alors fait remarquer qu’avec ce système de responsabilité personnelle du citoyen il aurait eu un million de pauvres types qui n’auraient pas voulu, pas su ou pas pu cotiser par eux-mêmes. Il m’a répondu en laissant tomber ses grandes mains sur ses genoux d’un air las : « De toute façon, quel que soit le système, nous aurons toujours un million de pauvres types sur les bras mais on ne peut quand même pas ramener tout le monde à la minorité à la traîne. Pour celle-là, il faut, bien entendu, prendre des mesures de solidarité par répartition. » Quand il est parti, les syndicats se sont appropriés la Sécurité sociale et l’ont noyautée.

 

- Les syndicats n’ont pas été les seuls à lui être hostiles. Le patronat a lutté contre certaines de ses réformes sociales. Comment jugeait-il cette unanimité contre lui ?

- […] C’est vrai qu’il a été très mal vu du patronat quand il a créé, en 1945 également, les comités d’entreprise. Des membres du personnel pouvaient assister au conseil d’administration des entreprises avec possibilité de se faire entendre ! On n’avait jamais connu cela. C’était une véritable révolution. Les patrons on immédiatement crié : « Dès que nous allons amener les ouvriers au conseil d’administration, ça va être la lutte des classes. On ne pourra plus rien faire. On ne pourra plus diriger l’entreprise. On est bon pour l’anarchie. » Et ils ont pensé que mon père s’était laissé inspirer par les communistes. Ces derniers avaient des ministres dans le gouvernement de la République dont il était alors, souvenons-nous, président du Conseil. Le patronat a donc freiné des quatre fers. Mais mon père a tenu bon. […]

 

- Il a eu moins de chance avec l’association capital-travail, puis avec la participation…

- Peut-être a-t-il voulu aller trop loin, trop tôt. Mais il y pensait depuis si longtemps ! Depuis 1942, à Londres. Il parle alors des nouveaux rapports que l’on va devoir établir dès la Libération entre les classes sociales et d’une meilleure répartition des ressources. Le 20 avril 1943, dans un discours à la BBC, il brosse un tableau de la future société française « où les libres groupements de travailleurs et de techniciens soient associés organiquement à la marche des entreprises ». En janvier 1948, à l’époque du RPF, quand il lève le lièvre pour la première fois, c’est l’alerte rouge non seulement chez les patrons mais aussi dans les syndicats. Quel tollé après son discours de Saint-Etienne, place des Ursules ! Qu’a-t-il dit ? « La classe ouvrière voit s’offrir à elle le moyen de jouer le grand rôle qui lui revient, et que la dictature du parti que vous savez [le PC] lui refuserait, tout comme lui refusait le capitalisme d’antan, comme le lui refuse la confusion d’aujourd’hui… » Et il annonce l’association capital-travail. Je le revois à Colombey, un mois plus tard […] Il tient à s’expliquer : « Les comités d’entreprise créés en 1945, c’est bien mais ce n’est pas suffisant. Ils touchent peu l’ensemble du monde du travail. Ils n’ont pas fait tache d’huile. L’association, voilà l’avenir. » Je lui rétorque alors que l’initiative est peut-être un peu trop audacieuse. Comment un patron pourra-t-il admettre que son employé ait son mot à dire sur la direction de son travail et que sa rémunération soit proportionnelle au rendement global de l’entreprise ? Il balaie mon objection […] : « Le salarié a le droit aujourd’hui à son indépendance comme tous les états professionnels. Il doit pouvoir intervenir dans ses propres affaires. C’est ça, la liberté. » […] A son retour au pouvoir, les ordonnances de janvier 1959, puis celles d’août 1967 sur l’intéressement dans l’entreprise sont lancées. Sans toutefois provoquer de raz de marée. Mais ce sont les premières pierres du gué. Mon père est optimiste. Elle couronnera mon œuvre sociale. » On sait que, criant aux Soviets dans l’entreprise, le patronat lui déclarera alors la guerre et que les syndicats acharnés à défendre leur exclusive ajouteront leurs banderilles.

 

- Pourquoi a-t-il abandonné l’idée de proposer la participation au cours du référendum d’avril 1969 avec la réforme du Sénat et la régionalisation, trois thèmes qui semblaient liés et dont il avait pourtant parlé dans sa conférence de presse quatre mois auparavant ?

- Parce qu’il a senti que les Français s’en désintéresseraient. […] Les événements de mai 1968 ont montré le blocage de notre société à cause de la centralisation excessive de la France. « Nous sommes, m’explique-t-il, dans un pays où le château d’eau, l’éclairage ou l’organisation scolaire d’une petite ville doivent remonter au sommet pour trouver leur solution. Cette pratique ne laisse ni assez de liberté ni assez de responsabilités aux locaux et charge excessivement l’État. Ma réforme permettra aux régions de concourir aux décisions qui les concernent dans les domaines économiques, sociaux et culturels. » D’autre part, il est bien conscient que son temps lui est, sinon politiquement, du moins humainement compté puisqu’il sera octogénaire dans les deux ans à venir. Expérience faite de la Ve République qu’il a fondée, il lui paraît donc nécessaire d’effectuer un rajustement constitutionnel avant son départ. Il s’agit de la suppression du Conseil économique et social hérité tel quel de la IVe République – pour lui, c’est tout dire ! – et de la modification du Sénat qui découle de l’instauration des régions et de la suppression dudit Conseil. […] Et la participation à laquelle il tient tant ? Pourquoi n’en parle-t-il plus ? Je me souviendrai toujours de son geste. Il lève les bras et les laisse retomber avec lassitude sur les accoudoirs de son fauteuil : « Que veux-tu ! Nous en sommes encore à 1935. J’explique aux vieux généraux et aux bidasses de 1914 ce que doit être une armée blindée. Tu connais le résultat ! Les syndicats trimballent toujours leur lutte des classes ; Pompidou, ses banquiers et le CNPF en sont encore aux chevaux et à la ligne Maginot. Je ne peux pas me séparer de Pompidou. Mais, patience. J’ai déjà commencé en instaurant les préfets de Région et les CODER [Conseils de développement économique des Régions]. Quand nous aurons fait la régionalisation, nous reparlerons de la participation. » On sait ce qu’il advint. »

 

Philippe de Gaulle, De Gaulle mon père, Entretiens avec Michel Tauriac, Paris, Pocket, 2005, p. 611 - 618

Marc Sangnier le visionnaire

 

 

 

« Plus qu’aucune autre, la société future devra être imprégnée de charité, si l’on ne veut pas que ses progrès eux-mêmes n’écrasent, de leur poids trop lourd, des hommes insuffisamment préparés moralement à les supporter ».


Marc Sangnier (1873 – 1950) a voulu réconcilier les catholiques avec la République et les ouvriers avec l’Eglise, dans le Sillon du christianisme démocratique et social. Abandonnant l’action religieuse pour l’action politique en 1910, Marc Sangnier et ses amis s’organisèrent d’abord autour d’un quotidien, La Démocratie, puis de la Ligue de la Jeune-République (1912) qui prônait alors une IVe République dont le programme était pour le moins original et précurseur :

 

  • établir l’égalité civique entre hommes et femmes ;
  • mettre en place un scrutin à la proportionnelle ;
  • permettre l’éducation permanente des citoyens ;
  • remplacer le Sénat par une chambre représentant les intérêts économiques ;
  • développer une législation sociale (préfigurant celle de 1945) ;
  • abolir la « monarchie dans l’usine » en supprimant la propriété capitaliste au profit d’un secteur d’État pour certaines industries ou services clefs, d’une propriété coopérative pour la grande majorité des activités économiques et par le maintien de la petite propriété privée.

 

Marc Sangnier a toujours retenu la forme coopérative pour toutes les réalisations concrètes (restaurants, imprimerie, gestions des immeubles...) qu'il entreprit. Sa pensée est claire. Comme il l'écrivait au début du XXe siècle (La révolution sociale, extraits),  « Ce que nous voulons, c’est justement […] qu’un nombre d’hommes chaque jour plus grand puisse s’élever jusqu’à la dignité du patron. Il ne faut pas qu’une toute petite élite et fatalement limitée puisse seule être consciente et responsable dans l’usine : il faut que tous ceux qui en sont capables aient le moyen de s’élever jusque-là. Or, comme l’industrie moderne nécessite des capitaux considérables qui ne peuvent pas être généralement possédés par un seul, il est donc nécessaire que les ouvriers libres et conscients possèdent en commun ces instruments de leur travail. Voilà la solution démocratique. Elle est l’inverse de la solution étatiste.

 

Il ne s’agit pas comme on le voit de détruire l’autorité patronale, mais bien, au contraire, d’en rendre participants un nombre toujours croissant d’ouvriers.  Rien de plus légitime, de plus évidemment souhaitable que cette solution démocratique. Ceux-là seuls qui, dans leur égoïsme, ne veulent pas permettre à d’autres qu’eux de s’élever peuvent la condamner […] Nous sommes convaincus qu’il sera impossible aux hommes de bonne foi qui nous liront de ne pas approuver ce programme.

 

- Mais cela est trop difficile, s’écrieront-ils peut-être. Même en recourant aux forces sociales du christianisme, vous n’arriverez pas à transformer ainsi vos contemporains !

 

 Concédons-leur un instant, s’ils le veulent, que nous ne parviendrons pas à faire une opinion publique capable d’assez d’intelligence et de vertu pour que cette transformation sociale soit universellement réalisable. Tout au moins, nous aurons utilement stimulé les énergies de quelques-uns, et, guidés par l’idéal que nous aurons fait briller devant leurs yeux, ils auront accéléré leur marche en avant […] D’ailleurs, la société évoluant sans cesse et créant chaque jour des possibilités sociales nouvelles, tout en rendant plus difficiles les équilibres et les harmonies d’autrefois, il faudra peut-être bientôt de plus héroïques vertus à un patron et à un ouvrier pour qu’ils puissent vivre en bonne intelligence malgré tous les malentendus et toutes les difficultés qui les séparent, qu’à deux coopérateurs associés dans une même entreprise.

 

On avouera qu’il n’y a dans tout ceci rien de subversif ni de déraisonnable. Du reste, si tant de patrons nous combattent c’est qu’ils ne nous connaissent pas. C’est aussi, sans doute, parce qu’il leur déplaît de supposer, ne serait-ce qu’un instant, que l’on puisse songer à rendre les autres capables des mêmes efforts et de la même dignité qui les honorent. Et cela est à coup sûr un mauvais sentiment. »

 

Marc Sangnier, Lutte pour la démocratie (Ed. 1908), Paris, Perrin, p. 13-16

Bibliographie : http://marc-sangnier.com/ouvrages.html