Méditerranée

[Éclairage] Le jeu des puissances en Méditerranée (février 2020)

Le président de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE, dont je suis chercheur associé), Emmanuel Dupuy, est intervenu devant les étudiants du MBA de l'EFAP, l'École des nouveaux métiers de la communication, dans le cadre de mon cours sur l'influence, le soft power et la diplomatie culturelle.

Il a notamment évoqué les grands rendez-vous méditerranéens de 2021 qui remettront cette mer intérieure au centre des enjeux géopolitiques.


[Billet d'humeur] Jérusalem, un bien commun mondial (31 décembre 2019)

Cette année, c'est de Jérusalem que je vous adresse mes vœux. Des vœux de paix pour une région, le Proche-Orient, qui a été le théâtre, ces dernières années, de conflits abominables (Syrie, Yémen, Irak...). Ville des rois et des prophètes, maintes fois conquise et reconquise, déchirée et recousue, trois fois sainte et trois fois millénaire, carrefour des cultures et des cultes, Jérusalem cristallise les tensions communautaires. Mais ce qui rend optimiste, malgré les pages sombres d'une histoire souvent conflictuelle, c’est que s'élaborent ici, jour après jour, des stratégies de coexistence pacifique entre pratiquants des différents cultes. Un avenir de paix est donc possible.

 

 L’ELDORADO DES IDÉOLOGUES

 

Certains anthropologues avancent que ce qui nous distingue du monde animal, c'est notre faculté à créer des symboles. Jérusalem est chargée de symboles, elle en est même saturée. Et sa valeur symbolique dépasse de loin son poids économique, démographique ou géopolitique. On n’a jamais vu dans moins d'un kilomètre carré (intra-muros) une telle concentration de lieux saints, d'églises, d'institutions religieuses et de chapelles imbriquées.

 

Jérusalem est une invitation à réfléchir à l'apport des religions aussi bien qu'à leurs limites. Oui, les religions peuvent aider les femmes et les hommes à s'élever des matérialités... et en même temps, lorsqu'elles sont observées de façon trop rigoriste, elles érigent des barrières mentales et peuvent formater les esprits dans un sens contraire à la concorde.

 

Les intégristes de tous bords, hermétiques au dialogue et aux concessions, ont des comportements qui peuvent conduire à l'expression de la violence. Au lieu de se focaliser sur ce qui nous divise, d’aucuns seraient mieux inspirés de relever les convergences entre les trois monothéismes. A cet égard, il faut soutenir les démarches syncrétiques et le dialogue inter-religieux.

 

MÉDIATIONS INTERNATIONALES

 

Alors que chacun tire vers soi un pan de sa tunique sainte au risque de la déchirer, Jérusalem a besoin de médiateurs. A titre d’exemple, deux familles musulmanes sont les gardiennes séculaires du Saint-Sépulcre afin d’éviter les disputes entre communautés chrétiennes. La Jordanie administre quant à elle l’Esplanade des Mosquées (depuis un accord tacite de 1924). Et une quarantaine de communautés religieuses et de congrégations sont placées sous la protection consulaire de la France.

 

La communauté internationale a un rôle à jouer. L’État d’Israël n’est pas outillé pour résoudre seul cette équation dont il est l’une des variables. Israël a évidemment sa place à l’endroit même où le peuple hébreux bâtit son Temple monumental (dont le souvenir et les vestiges conservent une charge symbolique considérable dans le judaïsme). Toutefois, une meilleure répartition des pouvoirs et des ressources avec les résidents palestiniens est nécessaire dans l’optique d’une réelle égalité des chances.

 

Jérusalem est un endroit du monde d’une telle complexité qu’il résiste à toute tentative de simplification. Matière à décourager certaines bonnes volontés. Pourtant, il est indispensable de poursuivre les efforts diplomatiques et les bons offices pour trouver la meilleure solution aux conflits territoriaux et symboliques et offrir à Jérusalem le statut international qu’elle mérite (statut qu’elle n’a toujours pas : lire l’article du monde diplomatique sur ce sujet : www.monde-diplomatique.fr/1955/05/GARREAU/21419), conformément à sa vocation universelle, afin d’en garantir le libre accès à toutes et à tous.

 

Car Jérusalem n’appartient pas aux juifs. Elle n’appartient pas aux chrétiens. Elle n’appartient pas aux musulmans. Jérusalem appartient à tous. D’où la question fondamentale du journaliste Éric Meyer : « un lieu à vocation universaliste, voire messianique, qui oblige donc à l’ouverture, l’accueil, le partage, peut-il être aussi un lieu de pouvoir politique ? ».

 

La cité fortifiée doit être gérée comme un bien commun mondial, dans un esprit de coopération. Elle doit être préservée de la confusion dangereuse entre les pouvoirs religieux et politiques. Une solution inclusive, à la fois internationale et locale, est attendue. L’historien Vincent Lemire, auteur de Jérusalem, histoire d’une ville-monde, suggère notamment d’imaginer des arrondissements (Jérusalem Est, Ouest...) dotés de fortes compétences au sein d’une municipalité mixte.

 

Et puis, la ville est menacée sur le plan urbanistique. Alors que les quartiers historiques sont de plus en plus cernés par les cimetières et les quartiers d’immeubles contemporains, il convient de préserver l’héritage, le patrimoine et l’authenticité des lieux afin d’éviter l’enlaidissement, l’uniformisation, l’artificialisation et, in fine, la perte de l’âme de la ville.

 

[Éclairage] Carla Eddé :  « Les peurs poussent à la fermeture en Méditerranée »

Source : Jean-Christophe Ploquin, Entretien, La Croix, vendredi 29 septembre 2013, p. 11

 

Historienne, spécialiste du Liban, Carla Eddé est chef du département d’histoire et de relations internationales de l’université Saint-Joseph de Beyrouth. Elle a notamment publié Beyrouth, naissance d’une capitale (Sindbad, 2010, 397 p.). Maronite, son arrière-grand-père, Émile Eddé, fut élu en 1936 président de la République. Le Liban était alors sous mandat français. Son grand-oncle Raymond Eddé, deux fois ministre, dut s’exiler à Paris après s’être opposé aux Palestiniens qui voulaient combattre Israël depuis le Liban, puis à l’occupation autant syrienne qu’israélienne. Née en 1970, Carla Eddé a connu, enfant, la guerre du Liban (1975-1990) et se souvient de son père l’emmenant « sous les obus » à l’école.

Vous discuterez aux Rencontres d’Averroès, à Marseille, de la réalité d’une identité méditerranéenne. Qu’en dit-on au Liban?

Carla Eddé  : Il faut être très optimiste pour croire, aujourd’hui, au projet de construction d’un ensemble intégré euro-méditerranéen. Ce que je vois, ce sont surtout des murs visibles ou invisibles qui se dressent des deux côtés, entre le Nord et le Sud. Des peurs réciproques qui poussent à la fermeture, à la séparation entre «eux» et «nous». Au Liban, je vois que chez mes étudiants, le sujet qui prime, c’est l’ouverture : vers où ? vers quoi ? Il y a une émigration catastrophique des jeunes et ceux qui restent le ressentent souvent comme une situation subie.

 

Comment a été vécu le «printemps arabe» de l’année 2011 ?

C. E. : Les Libanais ont un sentiment d’appartenance à l’arabité. La révolution en Tunisie nous a énormément marqués. Cela faisait longtemps que cette arabité n’avait pas pris un tel sens, dynamique et concret. Avant, elle évoquait plutôt l’humiliation, la rancœur, la peur. Aujourd’hui, l’automne des révoltes arabes suscite de l’amertume. Mais il ne faut rien regretter de ce qui a été revendiqué et vécu au nom de la liberté et d’une nouvelle conscience arabe. En Égypte, il est dommage que l’expérience d’un parti islamiste au pouvoir n’ait pas pu être menée jusqu’au bout. Mais j’ai été heureuse de voir des foules immenses protester contre la gestion de ce parti et refuser de se laisser dicter une interprétation de l’islam par un groupe, quel qu’il soit. La majorité des Égyptiens a dit qu’elle voulait l’égalité, l’état de droit, le pluralisme et la citoyenneté pour tous, et non le mot d’ordre «la charia d’abord». Aujourd’hui, dans la plupart des sociétés arabes s’affirment à la fois les particularismes religieux et les principes de citoyenneté. La modernisation reste inaboutie.

 

Cette nouvelle donne est-elle favorable aux chrétiens d’Orient ?

C. E. : De façon générale, l’alliance des minorités mène à la catastrophe. On ne peut construire le bien-être d’une minorité contre la majorité. C’est lorsque toute la société va mieux qu’elles aussi vont mieux.

 

En Syrie, la guerre civile suit une ligne de fracture entre deux branches de l’islam, le sunnisme et le chiisme. Est-ce que cela va perdurer ?

C. E. : Je suis effondrée par le mal que l’on voit quotidiennement dans ce pays. Tous les jours est amplifié le sentiment d’appartenance à l’une ou l’autre des communautés. Chacune développe une culture de la victimisation et entretient la perception de menaces existentielles. Au Moyen-Orient, l’islamisme chiite se développe en s’appuyant sur l’affirmation d’un État, l’Iran, qui dicte la norme. L’islamisme sunnite, lui, se fragmente à l’infini à cause d’une liberté d’interprétation des textes sacrés ouverte, par principe, à tous. Dans les deux cas, il ne s’agit pas d’un retour à la tradition mais de la création d’une nouvelle tradition modernisée. Ce ne sont pas les textes qui sont en cause mais leur instrumentalisation. C’est du politique. L’exacerbation des identités religieuses sert de marqueur dans une lutte de pouvoir et d’influence, notamment parce qu’il n’y a plus d’idéologie concurrente.

 

Que peut faire l’Europe ?

C. E. : On voit qu’elle veut prendre ses distances par rapport à notre région. Cela se perçoit notamment avec la montée de l’islamophobie. L’Europe parle de coopération technique sur des sujets d’intérêt général comme l’environnement, elle se gargarise de grands principes comme le dialogue des civilisations. Mais ce qu’il faut surtout, c’est de faire de la politique. L’Europe devrait s’atteler à régler les problèmes latents au Moyen-Orient. Elle doit s’emparer de la question palestinienne, des territoires occupés par Israël, de cette violence faite aux populations. On est en guerre depuis 1948, ici ! Il ne faut pas laisser le « deux poids, deux mesures » l’emporter ni accepter la thèse selon laquelle chrétiens, musulmans et juifs ne peuvent pas cohabiter, ni au Proche-Orient ni ailleurs. Le principal clivage n’est pas religieux.

 

Quelle est la solution ?

C. E. : La construction d’un État de droit pour tous. On en est loin, mais il n’y a pas d’autre option. Ceux qui ont voulu jouer la carte identitaire doivent l’admettre. Le mot d’ordre serait « Modérés de tous les pays, unissez-vous ». Nous avons tous besoin des modérés des autres communautés pour nous protéger des extrémistes d’en face mais aussi de ceux de notre propre camp.