Repères

France-Québec : la culture comme trait d'union

 

La vitalité et la diversité culturelles sont des éléments distinctifs de la société québécoise en Amérique du Nord. Le Québec offre en effet une variété exceptionnelle d'expériences artistiques et culturelles pour tous les publics, sur son territoire et au-delà de ses frontières. Avant même de poser le pied sur le tarmac de l’aéroport Dorval (devenu l'aéroport international Pierre-Elliott-Trudeau de Montréal), c’est par la culture que j’ai abordé le Québec. Et ce parce qu’il existe, entre le Québec et la France, un courant d’échanges artistiques qui féconde un imaginaire culturel commun.

 

 

La France, terre d’adoption des artistes québécois

 

Si l’on ne saurait résumer le rapprochement culturel franco-québécois à une simple logique marchande, il ne faudrait pas négliger le fait que la France offre un débouché naturel aux artistes québécois francophones. Ceux-ci se sentent parfois à l’étroit dans un marché domestique de 8,5 millions d’habitants. De fait, le public français est réceptif : il nourrit un intérêt, une curiosité voire un attachement aux artistes québécois.

 

La France a été et continue d’être une terre d’adoption pour ces artistes. Elle a donné sa chance à plusieurs d’entre eux, parfois avant même leur reconnaissance outre-Atlantique. Ce fut le cas du chansonnier et poète Félix Leclerc, à qui la Bibliothèque nationale de France a rendu hommage en 2014 soulignant les cent ans de sa naissance. J’y étais. 

La France (avec la Belgique et la Suisse) représente un tremplin pour la carrière de nombreux créateurs et interprètes québécois. C’est dans la capitale française qu’eurent lieu les premières des comédies musicales Starmania (1978) et de Notre-Dame de Paris (1998). Ces succès internationaux nés de la coopération franco-québécoise entre Luc Plamondon, Michel Berger et Richard Cocciante révélèrent notamment Fabienne Thibaut.

 

C’est de son studio des Champs-Élysées que Michel Drucker présenta une jeune québécoise originaire de Charlemagne à la télévision française : « Retenez bien son nom : Céline Dion » (1983). Celle-ci est passée en France et en Suisse (où elle remporta l’Eurovision) du statut de vedette nationale à étoile montante de la francophonie, avant de se lancer à la conquête du marché américain et planétaire avec son gérant et futur époux René Angélil. La collaboration de la Québécoise avec des auteurs-compositeurs français tels qu’Eddy Marnay (qui avait écrit pour Édith Piaf) et Jean-Jacques Goldman engendra de grands succès, dont D’eux, l'album francophone le plus vendu dans l’histoire de la musique.

 



 

Plusieurs générations de Français aiment les chanteuses et les chanteurs québécois, particulièrement Félix Leclerc, Robert Charlebois (auteur de l'incontournable Je reviendrai à Montréal), Fabienne Thibeault, Diane Tell, Ginette Reno, Garou, Isabelle Boulay, Céline Dion, Fred Pellerin (conteur et chansonnier), Cœur de Pirate, Pierre Lapointe ou encore Gregory Charles. A l’inverse, les artistes français qui arrivent à percer outre-Atlantique sont plus rares dans la nouvelle génération (citons toutefois Eddy de Preto ou Stromae, de nationalité belge). La chanson française intemporelle, d’Édith Piaf à Charles Aznavour en passant par Renaud et Francis Cabrel, continue d’être appréciée.

 

 

Le Québec vibre aussi par ses nombreux orchestres, qu'ils soient amateurs ou professionnels. Ceux-ci mériteraient d'être davantage connus en France, à l'instar de l'Orchestre de la francophonie dirigé par Jean-Philippe Tremblay et qu'a présidé pendant dix ans Jacques Robert, mais aussi de l'Orchestre philharmonique des musiciens de Montréal, dirigé par Philippe Ménard et présidé par Serge Malaison (j'ai également fait partie du conseil d'administration) et bien sûr du fabuleux Orchestre symphonique de Montréal dont j'ai eu le privilège d'être l'un des jeunes ambassadeurs.

 

En février 2020 au théâtre des Champs-Élysées à Paris, le chef québécois Yannick Nézet-Séguin, directeur artistique de l'Orchestre métropolitain de Montréal et du Metropolitan Opera de New-York, a séduit d'un même mouvement le public et la critique en dirigeant l’œuvre de Richard Strauss La femme sans ombre. Le Québec compte de grands chanteurs lyriques à l'exemple de Marie-Nicole Lemieux, très appréciée en France, que j'ai eu le plaisir d'écouter à l'Opéra de Paris. Pour ma part, j'aime écouter les chanteurs lyriques de la relève aussi bien que les artistes plus confirmés tel le ténor Guy Bélanger, dont les chants de Noël illuminent les flocons de neige.

 

 

Des arts vivants qui nous relient

Au Québec comme en France, les arts vivants ont une grande importance et contribuent à l'art de vivre en général. Les spectacles d'improvisation et d'humour, les carnavals et les festivals comme les Francofolies de La Rochelle et de Montréal égayent nos vies. Il y a là un côté latin partagé sur les deux rives de l'Atlantique. Dans le domaine du cirque, chacun a en tête le succès du Cirque du Soleil et reconnaît le talent des compagnies circassiennes comme Les 7 Doigts. J'ai eu le plaisir d'assister à quelques exercices de haute voltige de leur part à la Tohu (lieu de création et de diffusion des arts du cirque à Montréal dirigé par Stéphane Lavoie) aussi bien qu'à la Villette, près de Paris, lorsque le Québec y était invité d'honneur en novembre 2017.

 

Dans le domaine de l'art dramatique, la relation franco-québécoise donne lieu à des collaborations exceptionnelles, comme celle entre Ariane Mnouchkine et Robert Lepage. Dans un tout autre registre, j'ai eu un coup de cœur pour Les lettres d'amour adaptées d'Ovide par Evelyne de la Chenelière et mises en scène par David Bobée, avec Macha Limonchik et Anthony Weiss, à l'Espace GO à Montréal. Le Québec est un lieu idoine pour innover en matière théâtrale, dans un esprit de liberté transdisciplinaire. Pelléas et Mélisande et Amsterdam au théâtre du Nouveau-Monde l'ont prouvé, tout comme la performance de Robert Lepage dans Quills (de Doug Wright) à l'Usine C. Autre illustration parlante de ces circulations franco-québécoises, l'artiste libano-québécois Wajdi Mouawad a été nommé en 2016 par le Président de la République française directeur du prestigieux théâtre de la Colline à Paris.

 

La consécration d'un double ancrage

 

Le festival de Cannes a auréolé de gloire le jeune cinéaste talentueux québécois Xavier Dolan, récipiendaire en 2014 du Prix du jury. Il lui a donné une tribune mondiale pour exprimer son message de création, d'audace et de persévérance : « je pense que tout est possible à qui rêve, ose, travaille et n'abandonne jamais ! ». Avant lui, d'autres réalisateurs québécois avaient été primés à Cannes, comme Michel Brault (1975), tandis que Denys Arcand avait remporté le César du Meilleur réalisateur pour Les Invasions barbares (2004).

 

Plusieurs films québécois ont été très appréciés ces dernières années, à l'exemple de C.R.A.Z.Y. de Jean-Marc Vallée (2005). D'autres pépites mériteraient d'être connues comme Guibord s'en va-t-en guerre, réalisé par Philippe Falardeau (2015), une comédie politique qui ouvre une belle fenêtre sur l'Abitibi. Je recommande aussi l'adaptation de la bande dessinée Paul à Québec (2015), sur le thème de la fin de vie, avec l'excellente actrice Julie Le Breton. Une plateforme a d'ailleurs été mise en ligne en 2020 pour mieux faire connaître le cinéma québécois en France. 

À Montréal, le Festival de films francophones CINEMANIA fait briller depuis 1995 les films et les auteurs de langue française. En novembre 2019, ce festival chers aux montréalais (dirigé par Guilhem Caillard) a séduit 28 000 spectateurs par sa riche programmation de films en langue française comme Portrait de la jeune fille en feu, Les Misérables, Papicha, La Vérité, Les Hirondelles de Kaboul.

 

Enfin, les liens littéraires entre la France et le Québec sont forts. Des influences croisées existent naturellement depuis le début de l'aventure américaine française au XVIe siècle jusqu'à aujourd'hui. De canadienne-française, la littérature est devenue québécoise, avec ses propres thèmes reflétant sa réalité sociologique spécifique. Celle-ci pourrait être mieux connue par le grand public si des auteurs comme Michel Tremblay entraient dans le programme du baccalauréat français. Les autrices et les auteurs du Québec trouvent en France un lectorat attentif.

 

C'est également le cas des poétesses et des poètes comme Helène Dorion que j'ai croisée au Marché de la poésie à Paris. La librairie du Québec à Paris, la librairie Gallimard à Montréal et quelques éditeurs comme Anne Sigier, pilier de la communauté française de Québec, font un travail remarquable de mise en lumière croisée des œuvres littéraires françaises et québécoises. Tout comme les prix littéraires France-Québec et Québec-France (j'ai fait partie du comité de lecture de ce-dernier) qui permettent de faire découvrir de nouvelles plumes. J'apprécie particulièrement celle de Christian Guay Poliquin dans Le Poids de la neige. Ce sont quelques uns ces auteurs de talent que Jo Ann Champagne promeut avec succès en France.

 

Le pays de Molière et d'Aimé Césaire a même consacré l'écrivain québéco-haïtien Dany Laferrière en l'élisant à l'Académie française (plus ancienne institution créée par Richelieu). Espérons que celui-ci sera suivi sous la coupole par d'autres auteurs représentatifs de la beauté de la francophonie, comme la Québécoise d'origine vietnamienne Kim Thúy.

 



Ainsi, la France et le Québec ont-ils en commun d'être des puissances culturelles dont l'influence dépasse de loin le nombre de leurs habitants. Nos deux nations sœurs travaillent de concert à valoriser une culture plurielle et plurilingue dans le monde, comme en 2005 en favorisant l'adoption de la Convention pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles à l'UNESCO.

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