Habib Bourguiba, l’autre père-fondateur de la Francophonie

Advenue au tournant des années 1960 et 1970, la Francophonie multilatérale – dans ses dimensions intergouvernementale et interparlementaire – doit beaucoup au poète-président sénégalais Léopold Sédar Senghor. Toutefois, la tenue à Djerba les 19 et 20 novembre 2022 du 18e Sommet de la Francophonie est l’occasion de rappeler le rôle décisif que joua le premier président de la république tunisienne indépendante pour l’avènement d’une « communauté de langue française ».

 

En effet, le natif de Monastir, homme de continuités et de ruptures, élu président de la République de Tunisie en 1957, n’avait nourri « aucune haine » pour l’ancienne puissance protectorale, la France. L’ancien élève du lycée Carnot de Tunis, de la Sorbonne et de l’École libre des sciences politiques (devenue Sciences Po), abreuvé des idéaux de la Révolution française, souhaitait engager son pays indépendant sur le chemin d’une coopération renouvelée avec la France, fondée sur de nouvelles bases.

 

Il voulait également rapprocher l’Afrique « blanche » (arabo-berbère, pour simplifier) et l’Afrique « noire » ; ces deux Afriques qui, elles aussi, avaient connu des antagonismes. Convaincu que la francophonie rend « les uns et les autres plus à même de découvrir ce qui les unit », en les faisant participer « à un même univers culturel », Habib Bourguiba s’engagea dans les années 1960 aux côtés de ses homologues sénégalais et nigériens (Senghor et Diori) pour coaliser les pays de langue française dans une « sorte de commonwealth », une « communauté qui respecte les souverainetés de chacun et harmonise les efforts de tous » (Dakar, 1965).

 

L’un des moments-clés de la concrétisation de ce projet international fut sans doute la rencontre au plus haut niveau à Tunis, le 16 mai 1966, du président Senghor et du président Bourguiba. Au cours de leur entretien, les deux chefs d’État confrontèrent leurs vues sur la francophonie, sur l’unité africaine et le « tiers monde ». Ils s’entendirent sur des mesures concrètes pour promouvoir le projet de communauté francophone qui leur tenait tous deux au cœur. La même année, la réunion à Madagascar de la 1ère conférence des chefs d’Etat de l’Organisation commune africaine et malgache (Ocam) fut le prélude à la mise en place d’un espace politique francophone international qui donna naissance en 1970 à l’Agence de coopération culturelle et technique, ancêtre de l’OIF.

 

Habib Bourguiba reconnaissait qu’il existait « une famille africaine, une famille de nations pour qui l’indépendance ne fait que commencer ». Il reconnaissait également « que la Francophonie représente en Afrique une réalité ». Il voyait la langue français comme un instrument commun permettant à des pays indépendants d’accéder à une plateforme internationale pour coopérer, commercer, échanger des bonnes pratiques et se développer.

 

Son ambition modernisatrice passait non seulement par l’éducation, par l’industrie, l’agriculture, les technologies, la place des femmes, la formation des cadres, la lutte contre la pauvreté, mais également par une ouverture sur le monde. La Tunisie moderne qu’il appelait de ses vœux était capable de jouer sur plusieurs tableaux, en particulier l’arabophonie et la francophonie, pour accéder à davantage d’opportunités. L’objectif ? « Elever le niveau du peuple », le sortir du sous-développement.

 

Le plurilinguisme comme facteur de modernisme reste l’un des héritages de la figure complexe et à certains égards ambivalente d’Habib Bourguiba. Cet héritage rappelle que la Francophonie moderne est née dans le contexte de l’accession à l’indépendance ; une indépendance qui fit percoler l’espoir d’un meilleur niveau de développement économique, social, éducatif et culturel.

 

Du reste, et cela est souvent oublié, Senghor et Bourguiba se dirent favorables, à l’issue de leur rencontre en mai 1966, au lancement de conférences périodiques de ministres des finances et de l’économie des Etats francophones. Une ambition qu’il reste à réaliser, alors que le Sommet de la Francophonie à Djerba s’accompagnera d’un Forum économique de la Francophonie.

 

L’engagement d’Habib Bourguiba pour la Francophonie convoque également un certain idéal des rapports Sud-Nord et Sud-Sud. La pensée et l’action de cet homme d’Etat (qui fit l’erreur, contrairement à son homologue sénégalais, de rester trop longtemps au pouvoir) est un appel à renforcer le dialogue et les passerelles entre la Francophonie et l’Arabophonie, deux aires linguistiques non-homogènes qui portent en elle la diversité des expressions linguistiques et culturelles, dans un esprit d’ouverture et d’agir ensemble pour une mondialité plus heureuse.


Soirée Débat sur l'héritage de Bourguiba


En amont du Sommet de la Francophonie qui aura lieu en novembre à Djerba, Benjamin Boutin réunit plusieurs militants de la Francophonie pour débattre de l'héritage d'Habib Bourguiba, ancien président de la République tunisienne et père-fondateur de la Francophonie multilatérale aux côtés d'autres pionniers.

 

🟢 « J'ai voulu mettre l'accent sur les aspects les plus progressistes de son action présidentielle et internationale, en donnant la parole à la nouvelle génération franco-tunisienne engagée, avec le regard et les anecdotes de témoins directs de l'époque bourguibienne ». Prirent part au débat :

 

- Manelle Allagui, représentante de l'Académie des Sciences d'Outre-mer qui fit une brillante présentation sur l'avancée des droits des femmes sous l'ère bourguibienne.

 

- Farah Ouechtati, chercheuse reconnue, accompagnée de son père, ancien inspecteur de l’Éducation nationale en Tunisie avec qui nous avons échangé sur les progrès éducatifs et scientifiques.

 

- Rayed Chaïbi, président de l'APCAFT, qui s'est exprimé sur l'appropriation de cet héritage par la diaspora et le plaidoyer de la société civile à Djerba.

 

🔶 Benjamin Boutin la parole sur le choix d'Habib Bourguiba pour les langues arabe et française, ce plurilinguisme étant pour lui un facteur de modernisme, de rapprochement panafricain et d'ouverture internationale. Il appela également à renforcer les coopérations entre la Francophonie et l'Arabophonie.

 

Cette rencontre intergénérationnelle conviviale se conclut par une photo nocturne près du buste du natif de Monastir, sur l'esplanade parisienne qui porte son nom. 25 personnes prirent une part active dans cette soirée, toutes issus d'horizons et de sensibilités différentes. 

 

Pourquoi Habib Bourguiba, premier président de la République tunisienne indépendante, choisit-il pour son pays la langue française aux côtés de la langue arabe?

 

💡 Ce visionnaire avait trois motivations principales :

1 - Moderniser la société et sortir le peuple du sous-développement. À cet égard, il voyait le plurilinguisme comme un facteur de modernité et d'ouverture sur le monde.

2 - Entretenir de nouveaux rapports avec la France, ancienne puissance protectorale - et plus globalement avec les autres pays francophones du Nord tels que le Canada.

3 - Renforcer la coopération pan-africaine en se servant de la langue française, parlée des deux côtés du Sahara, comme un vecteur de rapprochement.

Il détailla ces trois raisons dans plusieurs discours, notamment à l'Assemblée nationale de Côte d'Ivoire, au Québec et dans la presse. Il rencontra à Tunis le président Senghor dont il fut le principal allié pour la mise en place de l'Agence de coopération culturelle et technique, ancêtre de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF).
« Cet héritage ne doit pas être oublié. L'aspiration à la modernité voire à l'avant-gardisme doit être une boussole pour notre communauté internationale francophone
», selon B. Boutin.