Déjeuner-conférence

Dany Laferrière : "Je suis la patrie de la langue française"

Le 20 novembre 2015, au Conseil des Relations Internationales de Montréal (CORIM), j'ai eu l'occasion de poser à M. Dany Laferrière, membre de l'Académie française, la question suivante :

 

- Quel est votre rapport personnel à la langue française? Considérez-vous, à l'instar de Saint-John Perse, qu’elle est votre patrie?

 

Sa réponse fut drôle, intelligente et iconoclaste :

 

- Je ne sais pas… Moi, ce n’est pas seulement la langue, c’est tout. J’entends dire que c’est la patrie. Je ne veux pas mettre tous les œufs dans le même panier, voilà ce que j’ai appris au Québec. Les gens que je rencontre deviennent une certaine façon d’habiter le monde, le rapport qu’on a entre nous… Aussi, un livre que je lis est quelque chose d’étrange et mystérieux puisque ce n’est pas normal de se taire devant quelqu’un qui est mort depuis trois siècles et de l’écouter nous parler pendant cinq heures, et de le trouver plus vivant que nous, parfois, si on aime ce qu’on lit !

Donc il y a tellement de choses mystérieuses dans le monde que je voudrais que ce soit le monde qui soit ma patrie, avec tout ce qu’il a : sa bureaucratie, ses soleils, ses sourires, les enfants qui rient, ses méchants, ses bons, le verre de vin à deux heures de l’après-midi d’été, un cri, n’importe quoi, ce fourmillement, cette montagne de sensations, d’émotions, de couleurs, de formes…

Ma patrie ce serait tout ! Je n’aime pas qu’on idéalise trop la langue... Elle n’existe que parce que nous voulons qu’elle existe. Je ne voudrais pas en faire une sorte d’entité, d’identité, de divinité au-dessus des gens. La langue, pour qu’elle existe, il faut qu’elle pénètre dans le corps des gens. Je suis la patrie de cette langue ! Qu’est-ce que j’ai fait comme efforts pour l’apprendre, bon Dieu ! Depuis l’âge de quatre ans… une langue étrangère que j’ai apprise d’une mère qui ne savait pas parler… J’ai appris une langue complexe. Ensuite j’ai dû pratiquer cette langue, sous la férule des maîtres, j’ai dû lire ! Enfin, elle m’appartient plus que je lui appartiens !

Le rôle de l'Académie française

L'Institut de France, quai de Conti, à Paris
L'Institut de France, quai de Conti, à Paris

Créée le 25 janvier 1635 par le cardinal de Richelieu, l'Académie française veille sur la langue française à travers l'élaboration du dictionnaire et la défense de la francophonie. Par l'édit de juillet 1637, l'Académie a en effet pour fonction « de travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences » (article XXIV). À cet effet, « il sera composé un dictionnaire, une grammaire, une rhétorique et une poétique » (article XXVI), et seront édictées pour l’orthographe des règles qui s’imposeront à tous (article XLIV). Les quarante académiciens, élus à vie, revêtent depuis Napoléon l'habit vert, le bicorne et portent l'épée. Cette tenue est portée lors des séances solennelles sous la coupole.