[Tribune] Pour un nouveau modèle socio-économique : le coopératisme

Benjamin Boutin, 7 octobre 2014


 

Dans un contexte de croissance asthénique, de chômage massif, de paralysie de l'investissement et de hausse des inégalités, chacun prend conscience que la situation ne s'améliorera pas sans un changement structurel.

Et si la solution était coopérative?

 

Les centaines d'initiatives écologiques, sociales et solidaires qui fleurissent sur notre territoire sont en train de constituer silencieusement un nouveau modèle socio-économique. S'il fallait lui donner un nom, nous l'appellerions Coopératisme, parce qu'il se fonde essentiellement sur l'esprit de coopération et adopte les structures traditionnelles du mouvement coopératif (coopératives, mutuelles et associations). En 2013, près de 250 coopératives ont vu le jour. Cela représente le choix de 1800 personnes de mettre en commun leurs moyens, leur intelligence et leur force de travail, en vue d'améliorer leur condition d'existence et de répondre à des besoins de société.


Les coopératives affirment de plus en plus leur différence dans l'espace public. Différentes, ces structures économiques le sont assurément par leur gouvernance démocratique et leur engagement social et environnemental. Elles présentent le triple avantage d'être statutairement protégés contre les délocalisations, de privilégier l'emploi (entre 2000 et 2013, le nombre d'emplois a en effet augmenté de 24% dans les coopératives contre 4,5% en moyenne dans le reste du secteur privé) et de redistribuer plus équitablement les bénéfices (en 2012, 45,8% du résultat net des sociétés coopératives a été reversé sous forme de participation aux sociétaires).


Ces atouts coopératifs plaident pour que la création, la transmission et la reprise d'activité se fassent plus systématiquement en coopératives, ce qui implique de renforcer les structures nationales et régionales d'accompagnement dédiées. Plus fondamentalement, il convient d'initier le regroupement des forces coopératives afin de faire émerger un nouveau modèle économique.

 

Qu'est-ce que le Coopératisme ?

Le coopératisme constitue un système d'économie d'échange fondé sur le principe de libre association. Il s'appuie sur les coopératives, les mutuelles et autres associations à vocation économique et sociale. Plurielles et diverses, celles-ci sont capables de répondre à une panoplie de besoins sociaux et de s'adapter à la nécessaire conversion de nos appareils productifs à la circularité et à la fonctionnalité.
Le coopératisme pourrait ainsi devenir le cadre conceptuel approprié pour penser les interactions entre l'économie sociale et solidaire, l'économie du partage et de la fonctionnalité et l'économie circulaire. Plusieurs coopératives sont déjà pionnières dans la récupération et la transformation des produits d'usage. Désormais, l'enjeu est de les faire fonctionner en circuits locaux et de les relier en amont à des coopératives de financement et, en aval, à des coopératives de partage.

 

Investir dans le changement

La mise en place de ce modèle de développement requiert des investissements. Les banques coopératives ont naturellement un rôle décisif à jouer. Au Québec, le mouvement des Caisses Desjardins comptabilisait en 2011 plus de 400 millions de dollars de dons, de bourses et de commandites, prioritairement orientés vers les porteurs de projets coopératifs. Les coopératives d'épargne et de crédit françaises (Banque populaire, Caisses d'épargne, Crédit agricole et Crédit mutuel) ont-elles oublié leur vocation première ou sont-elles en train de la redécouvrir?

 

De même, plusieurs coopératives, bien installées dans le paysage économique français, pèsent plusieurs centaines de millions d'euros. Certaines manifestent déjà un sens développé de la solidarité. D'autres pourraient renforcer leur engagement social et environnemental en soutenant davantage les petits porteurs de projets coopératifs et en finançant des associations existantes menacées par la baisse des financements publics. Au-delà du rôle de la Banque publique d'investissement et les collectivités territoriales, ce sont bien les citoyens qui sont co-investisseurs de leur avenir.

 

En Ille-et-Vilaine, c'est la mobilisation de 700 d'entre eux qui a permis de lever 1,8 million d'euros pour construire le parc éolien coopératif Béganne. Les plate formes de financement participatif et les fonds d'investissement et d'épargne solidaires (y compris d'épargne salariale) sont opérationnels et permettent à un nombre croissant de projets coopératifs de voir le jour. Investir dans les sociétés coopératives ne relève pas simplement de la philanthropie ; c'est aussi un excellent calcul à moyen et long termes : plus pérennes que les autres structures économiques (63% d'entre elles survivent après 5 ans), les sociétés coopératives affichent un taux de rentabilité de 6,5 %.

 

Pour un renouveau coopératif

 

En dernière analyse, les grandes options socio-économiques qui s'offrent actuellement à nous ne sont pas nombreuses. La loi sur l'économie sociale et solidaire, adoptée le 21 juillet dernier, a instauré un cadre juridique et financier incitatif. L'enjeu est désormais de susciter une dynamique, un élan collectif. La capacité de s'unir, de travailler ensemble, en un mot de « coopérer », s'accorde à nos idéaux de fraternité et de justice sociale. L'ambition de faire participer chaque citoyen à un grand dessein de prospérité collective laisse entrevoir une éclaircie d'espoir dans le ciel de la morosité.

Coopératisme : éléments de contexte

Le coopératisme a une histoire et une actualité sur les cinq continents. Ce modèle compte des atouts et des réussites économiques indéniables comme le mouvement Desjardins au Québec ou de nombreuses banques mutualistes en Europe. Surtout, ses potentialités d’avenir sont considérables, à condition de prendre conscience de l'alternative qu'il offre à l’accumulation du capital qui s'opère dans le déni de la finitude des ressources terrestres. Aux antipodes du court-termisme et de la spéculation qui se sont imposés depuis les années 1980 - favorisant la montée des inégalités -, l'objectif est bien de parvenir à une prospérité partagée, équitable et durable.

 

Solidarité, fonctionnalité, circularité sont les maître-mots du coopératisme, ce modèle que j’ai eu l’occasion d’observer de près en Amérique du Nord, en Europe et en Afrique et qui fonctionne. Toutefois, sans un effort de conceptualisation et de regroupement des pratiques économiques vertueuses (écologiques, numériques, fonctionnelles…), ce modèle restera marginal, ne dépassant pas le seuil des 10% des emplois de la richesse produite - seuil de l'économie sociale et solidaire (ESS) en France. C’est donc à nous de le choisir, de le construire et de le promouvoir.

Marc Sangnier le visionnaire

 

 

 

« Plus qu’aucune autre, la société future devra être imprégnée de charité, si l’on ne veut pas que ses progrès eux-mêmes n’écrasent, de leur poids trop lourd, des hommes insuffisamment préparés moralement à les supporter ».


Marc Sangnier (1873 – 1950) a voulu réconcilier les catholiques avec la République et les ouvriers avec l’Eglise, dans le Sillon du christianisme démocratique et social. Abandonnant l’action religieuse pour l’action politique en 1910, Marc Sangnier et ses amis s’organisèrent d’abord autour d’un quotidien, La Démocratie, puis de la Ligue de la Jeune-République (1912) qui prônait alors une IVe République dont le programme était pour le moins original et précurseur :

 

  • établir l’égalité civique entre hommes et femmes ;
  • mettre en place un scrutin à la proportionnelle ;
  • permettre l’éducation permanente des citoyens ;
  • remplacer le Sénat par une chambre représentant les intérêts économiques ;
  • développer une législation sociale (préfigurant celle de 1945) ;
  • abolir la « monarchie dans l’usine » en supprimant la propriété capitaliste au profit d’un secteur d’État pour certaines industries ou services clefs, d’une propriété coopérative pour la grande majorité des activités économiques et par le maintien de la petite propriété privée.

 

Marc Sangnier a toujours retenu la forme coopérative pour toutes les réalisations concrètes (restaurants, imprimerie, gestions des immeubles...) qu'il entreprit. Sa pensée est claire. Comme il l'écrivait au début du XXe siècle (La révolution sociale, extraits),  « Ce que nous voulons, c’est justement […] qu’un nombre d’hommes chaque jour plus grand puisse s’élever jusqu’à la dignité du patron. Il ne faut pas qu’une toute petite élite et fatalement limitée puisse seule être consciente et responsable dans l’usine : il faut que tous ceux qui en sont capables aient le moyen de s’élever jusque-là. Or, comme l’industrie moderne nécessite des capitaux considérables qui ne peuvent pas être généralement possédés par un seul, il est donc nécessaire que les ouvriers libres et conscients possèdent en commun ces instruments de leur travail. Voilà la solution démocratique. Elle est l’inverse de la solution étatiste.

 

Il ne s’agit pas comme on le voit de détruire l’autorité patronale, mais bien, au contraire, d’en rendre participants un nombre toujours croissant d’ouvriers.  Rien de plus légitime, de plus évidemment souhaitable que cette solution démocratique. Ceux-là seuls qui, dans leur égoïsme, ne veulent pas permettre à d’autres qu’eux de s’élever peuvent la condamner […] Nous sommes convaincus qu’il sera impossible aux hommes de bonne foi qui nous liront de ne pas approuver ce programme.

 

- Mais cela est trop difficile, s’écrieront-ils peut-être. Même en recourant aux forces sociales du christianisme, vous n’arriverez pas à transformer ainsi vos contemporains !

 

 Concédons-leur un instant, s’ils le veulent, que nous ne parviendrons pas à faire une opinion publique capable d’assez d’intelligence et de vertu pour que cette transformation sociale soit universellement réalisable. Tout au moins, nous aurons utilement stimulé les énergies de quelques-uns, et, guidés par l’idéal que nous aurons fait briller devant leurs yeux, ils auront accéléré leur marche en avant […] D’ailleurs, la société évoluant sans cesse et créant chaque jour des possibilités sociales nouvelles, tout en rendant plus difficiles les équilibres et les harmonies d’autrefois, il faudra peut-être bientôt de plus héroïques vertus à un patron et à un ouvrier pour qu’ils puissent vivre en bonne intelligence malgré tous les malentendus et toutes les difficultés qui les séparent, qu’à deux coopérateurs associés dans une même entreprise.

 

On avouera qu’il n’y a dans tout ceci rien de subversif ni de déraisonnable. Du reste, si tant de patrons nous combattent c’est qu’ils ne nous connaissent pas. C’est aussi, sans doute, parce qu’il leur déplaît de supposer, ne serait-ce qu’un instant, que l’on puisse songer à rendre les autres capables des mêmes efforts et de la même dignité qui les honorent. Et cela est à coup sûr un mauvais sentiment. »

 

Marc Sangnier, Lutte pour la démocratie (Ed. 1908), Paris, Perrin, p. 13-16

Bibliographie : http://marc-sangnier.com/ouvrages.html