Le développement du scepticisme scientifique, alimenté par les fausses nouvelles (infox, fake news) largement diffusées sur les réseaux sociaux, fragilise le processus traditionnel de décisions basées sur des données probantes et le statut ou la parole des chercheurs et des scientifiques dans le débat public et politique. Cette évolution interroge le rôle et la place des universités, des lieux de production du savoir et des scientifiques au sein de nos sociétés. Dans un avenir proche, la contribution des universités au développement social et politique pourrait-elle être remise en cause? Fragilisée, attaquée, parfois dénigrée, la recherche scientifique, confrontée en outre à des baisses importantes de financement, s'interroge face à sa minorisation de sa parole dans le discours politique.
Les universités à vocation francophone s’ajustent plus ou moins rapidement à cette nouvelle réalité. L’une des réponses consiste à s’impliquer plus systématiquement dans le champ du politique. Cela exige de leur part de mettre en œuvre une vision et des stratégies qui permettent de faciliter l’impact de la recherche sur l’élaboration des politiques publiques, ce qui sous-tend de sensibiliser et de former leur communauté de recherche à cet enjeu et d’y allouer des ressources.
Suivant l’objectif d’un partage des meilleures pratiques, voire dans l’optique de développer des coopérations interuniversitaires, le présent colloque réunira des chercheur·ses et des administrateurs et administratrices de la recherche œuvrant dans diverses universités du Canada.
Faire avancer les savoirs, faire dialoguer la recherche et les politiques publiques. Gratitude à l'Acfas pour l’organisation de ce 93e Congrès, l’un des plus grands rassemblements scientifiques du Canada et de la Francophonie. Cet événement est essentiel : il permet de rassembler la communauté scientifique, de faire circuler les savoirs et de mieux les transmettre au public comme aux décideurs.
Merci à l’Université d'Ottawa et à l’Acfas de m’avoir confié l’animation d’un panel avec Jonathan Paquette et Isabelle Lacroix, ainsi que la synthèse du colloque « Recherche et politiques publiques : quels enjeux pour les universités à vocation francophone ? » organisé par Cintia Quiroga, Eric Chevaucherie, Martine Lagacé, Frédéric Macé et Sophie Montreuil. D'excellents échanges avec de nombreux « passeurs de sciences », dont le Scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion.
J’aimerais remercier nos intervenants, Félix Mathieu, Jean-François Gaudreault-Desbien, Maître Julius Grey, notre modératrice, Stéphanie Leblanc, ainsi que les organisatrices de l’Observatoire des droits humains à l’ONU, Pascale Fournier, Coline Moreau et Simona Lombardo de nous offrir ce moment rare de réflexion collective. Mon positionnement n’est pas celui d’un juriste ou d’un constitutionnaliste mais d’un politiste. Je m’exprimerai ici dans une perspective France-Québec-Canada, nourrie par mes engagements au sein de la Francophonie.
Au fond, ce que nous a rappelé ce panel, c’est qu’une société démocratique est souvent traversée par des tensions entre les droits individuels et la cohésion sociale, entre les libertés et la sécurité, entre le pluralisme et une certaine idée du commun, et bien sûr dans un État fédéral, entre différents ordres juridiques. La Charte québécoise des droits et libertés de la personne est précisément l’un des lieux où ces tensions se pensent, s’arbitrent et évoluent.
Les débats qui ont cours au Québec et au Canada ont une valeur qui va devenir universelle. Les sociétés deviennent de plus en plus métissées, à la fois dans les États fédéraux mais aussi dans les États unitaires. Le Premier ministre Mark Carney a déclaré la semaine dernière que le Canada est forgé par l’accommodement, non par l’assimilation ; que l’unité ne requiert pas l’uniformité. On peut le rejoindre sur ce point, sans prétendre que le Canada est une nation. Il est plutôt une fédération pluri-nationale.
Je rejoins Maître Grey sur le fait que le respect des droits des minorités est un indicateur majeur de la qualité d’une démocratie. Il ne faut pas sous-estimer le risque d’assimilation linguistique des Francophones au Canada ; c’est un phénomène que l’on observe partout dans la Francophonie des Amériques, que ce soit en Louisiane ou ici-même, en Ontario. Je ne crois pas que la Francophonie soit menacée de mort au Canada mais je crois en revanche qu’il faut assumer la spécificité québécoise. Disons-le clairement : le Québec est une société distincte. Distincte par sa langue, son histoire, sa culture, son rapport au droit et même par certaines de ses valeurs. Ne pas l’assumer, c’est fausser le dialogue fédéral. L’assumer, au contraire, peut créer les conditions d’un équilibre négocié.
Interculturalisme versus multiculturalisme
L’un des points de tension majeurs évoqués aujourd’hui concerne le modèle de société et d’intégration : le multiculturalisme canadien et l’interculturalisme québécois. Le Québec, majoritairement, ne rejette pas la diversité. Il propose un socle commun, notamment linguistique et civique. Ce socle est bâti sur un choix de société. Les sociétaires du Bien commun se doivent de créer du lien entre les communautés culturelles, de les décloisonner, de les faire se rencontrer et interagir, pour tisser une citoyenneté commune.
L’interculturalisme, c’est le pas que l’on fait l’un vers l’autre. J’étais récemment au Centre des mémoires montréalaises, qui proposait une exposition sur la communauté chinoise de Montréal. Ce genre d’initiative est importante pour mieux se connaître, se parler, faire dialoguer les mémoires et proposer un dessein commun. Sur ce point, la proximité du modèle québécois avec la tradition française est réelle, notamment autour de la laïcité.
La laïcité
La laïcité, dans sa conception française comme québécoise, repose sur une idée simple, trop souvent caricaturée : garantir à toutes et à tous la liberté de croire ou de ne pas croire, tout en assurant la neutralité de l’État. L’histoire mondiale nous rappelle ce qui se produit lorsque cette neutralité est rompue, que ce soit par la domination du religieux sur le politique ou l’inverse. La loi de 1905 est le texte fondateur de la laïcité en France, instaurant la séparation des églises et de l’État. Ce principe est devenu un pilier de notre république, à telle enseigne que la devise de la France pourrait devenir un quadriptyque : Liberté, Égalité, Fraternité, Laïcité. Si la fraternité est un idéal de société, la laïcité apparaît comme un modus vivendi entre ses différentes composantes. Il y a certes des ratés, des frictions, des débats et des caricatures, mais heureusement que ce régime existe.
Dans le contexte canadien, marqué par une complexité constitutionnelle persistante, la Charte québécoise des droits et libertés de la personne joue un rôle fondamental. Félix Mathieu l’a rappelé. Elle a constitué un outil d’émancipation collective, dans la lignée de la Révolution tranquille. Elle reste un outil de lutte contre les discriminations. La Charte en elle-même est un document de synthèse entre différentes conceptions, notamment de la liberté. Elle proclame la légitimité des cultures nationales minoritaires. Faire respecter ce principe est fondamental au Canada. On pourrait d’ailleurs aller plus loin. Si le Québec devait un jour se doter d’une Constitution formelle, la Charte ferait partie de ce qu’on appelle en France le « bloc de constitutionnalité ».
Surtout, il faut éviter d’opposer les valeurs de société qui se traduisent ensuite par des hiérarchies conflictuelles entre normes : normes de la majorité « essentialisée », comme l’a qualifiée Jean-François Gaudreault-Desbien versus aspiration de la minorité à maintenir sa singularité. Je plaide plutôt pour une garantie mutuelle des droits, inspirée de modèles comme la Suisse, prenant en compte les droits et les devoirs des citoyens dans un cadre collectif. Une perspective comparative éclairerait les débats, notamment sur la dérogation. Comme l’a dit le professeur Gaudreault-Desbien, regardons ailleurs ! Ouvrons le champ !
Un bilan positif mais un chantier ouvert
S’il fallait tirer un bilan de la Charte québécoise, en cinquante ans, les avancées apportées sont notables sur les droits des femmes, la protection des minorités, la reconnaissance des droits économiques et sociaux, le droit à un environnement sain, la protection des personnes en situation de handicap, etc. La Charte québécoise est, à bien des égards, un modèle dans l’espace francophone.
Mais s’ouvrent aujourd’hui des défis nouveaux, et Jean-François Gaudreault-Desbien l’a bien rappelé. Avec la montée d’un courant illibéral, on relève une érosion des contre-pouvoirs, y compris dans certains tribunaux. Pa polarisation exacerbée a tendance à désigner des boucs-émissaires à nos maux de société. Ce sont des dérives que l’on constate notamment dans la déshumanisation des immigrants par exemple. Il faut selon lui éviter le manichéisme et la corrosion du discours démocratique. Félix Mathieu l’a rejoint en faisant l’éloge de la modération et en appelant à intégrer la dimension sociale dans toute politique de promotion des droits, notamment des plus démunis.
Au XXIe siècle, des défis nouveaux nous attendent pour protéger nos démocraties contre les dérives autoritaires, pour encadrer l’IA, protéger de façon accrue l’environnement et la biodiversité et lutter contre les manipulations informationnelles. Maître Julius Grey s’est inquiété d’une érosion considérable de la liberté d’expression et d’une tendance actuelle à la censure et l’auto-censure. Si les libertés s’étiolent, comme vous le craignez Maître Grey, la nouvelle génération aura pour responsabilité de mener un nouveau combat pour les libertés, face à l’obscurantisme réactionnaire.
D’une certaine manière, la future version de la Charte sera le réceptacle de l’effort réflexif et éthique d’une société mûre sur des enjeux technologiques, informationnels, environnementaux, politiques, sociétaux et juridiques pressants. A cet égard, rien n’est gagné d’avance et la culture des droits et des devoirs est aussi importante que leur inscription dans le marbre – ou plutôt dans le grès – de la Charte. Le risque n’est pas seulement juridique. Il est politique et sociale.
En conclusion, nous sommes toutes et tous d’accord sur le fait que la Charte québécoise n’est pas un texte figé mais un espace vivant de délibération collective. Un lieu où la société se définit, se questionne et se projette. Et peut-être au fond est-ce là sa plus grande force : ne jamais prétendre avoir définitivement trouvé l’équilibre mais toujours continuer à le chercher. La Charte est en quelque sorte un miroir de ce que nous sommes et une promesse de ce que nous voulons devenir.
Le 7 mars 2026, j'ai eu l'occasion de siéger sur deux jurys de compétitions étudiantes à l'Université d'Ottawa. L'une était organisée par l'Institut d'Administration publique du Canada (Région Capitale nationale), en particulier par le professeur Eric Nelson, l'autre par l'Association Étudiante des Études Internationales et Politiques, principalement par Emile Langlois.
La première compétition conférence portait sur les enjeux liés à la Défense et de souveraineté, notamment dans l’Arctique, tout en examinant les transformations plus larges de l’action publique. Elle explora la manière dont les administrations publiques adaptent leurs politiques, leurs capacités institutionnelles et leurs pratiques de gouvernance afin de répondre à ces défis. Un accent fut mis sur le renouvellement de la fonction publique et sur l’intégration d’innovations sociales et technologiques, notamment en matière d’intelligence artificielle, au service des priorités stratégiques canadiennes.
La deuxième compétition de cas de politique publique offrit aux participants la chance d'exercer leurs capacités d'analyse et de synthèse dans un temps limité. En équipe de quatre, ils préparèrent des notes d'information (contexte, analyse, options, recommandation) visant à guider la décision gouvernementale sur un problème d'actualité : la désinformation.
En tant que membre du jury, mon travail consista à évaluer à la fois le fond et la forme des présentations. J'eus notamment le plaisir de retrouver lors de ces événements le professeur Louis Simard, ma collègue Emilie Sauriol de l'IAPC ainsi que mon ancien étudiant à Angers Côme Lécossais. Deux très beaux événements pour entraîner les étudiants à contribuer à l'élaboration de politiques publiques de qualité dans un contexte canadien !