LIBAN


SUR LES BANCS DE LA FRANCOPHONIE

Concours scolaire au Liban, juin 2022

✴️ Un concours, conduit par Karl Akiki, directeur du département des Lettres françaises de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, a permis à 20 établissements scolaires du Liban de réaliser une courte vidéo mettant en lumière les valeurs francophones de leurs établissements. Le résultat a dépassé les attentes du jury international formé par Benjamin Boutin, président de Francophonie sans frontières, Cynthia EID, présidente de la Fédération Internationale des Professeurs de Français (FIPF), Ivan Kabacoff, journaliste à TV5MONDE, Sylvie Lamy de l'Institut français du Liban et d'autres personnalités. « Le jury a été ébloui par la qualité des contributions vidéographiques de ces établissements scolaires riches d'une histoire, de traditions et d'un véritable goût pour l'excellence ! Le corps enseignant et les élèves portent haut les couleurs de la francophonie et je veux les féliciter, ainsi que tous les artisans de ce concours », a témoigné Benjamin Boutin.

La résistance culturelle des établissements scolaires libanais francophones vue par les élèves

Article de L'Orient-Le Jour, 14 juillet 2022

Dans le cadre d’un concours, les départements de lettres françaises et d’histoire-relations internationales à l’USJ ont invité des élèves des établissements scolaires francophones à réaliser une courte vidéo mettant en lumière les efforts entrepris par leur établissement pour maintenir les valeurs de la francophonie.


« Si au Liban nous sommes aujourd’hui francophones, ce n’est pas parce que le pays était sous mandat français en 1920, ou que les jésuites sont arrivés en 1700, mais parce que les établissements francophones libanais se sont battus pour maintenir vivante cette langue française enseignée depuis 1629, et surtout préserver les valeurs véhiculées de la francophonie », lancent Karl Akiki et Christian Taoutel, initiateurs de ce projet-concours et respectivement directeurs du département de lettres françaises et du département d’histoire-relations internationales à l’USJ.

 

En expliquant le contenu de la vidéo que les jeunes participants devaient réaliser sous la supervision d’un enseignant de français ou avec l’aide d’un enseignant d’histoire ou d’audiovisuel, Karl Akiki souligne : « La vidéo, d’une durée de 2 à 3 minutes, rappelle aux élèves l’héritage que les Libanais doivent aux écoles qui ont choisi d’enseigner en français et tout ce passé francophone qui a aidé à construire le Liban d’aujourd’hui. » Dans la première partie, les élèves devaient revenir sur la fondation et l’historique de l’établissement à travers des photos d’archives.

 

Dans la deuxième partie, ils devaient mettre en valeur une figure francophone de leur établissement qui a marqué des générations : un ancien, un enseignant de français qui a eu un impact dans la sphère francophone, etc. En dernier lieu, ils devaient présenter un entretien avec le ou la chef d’établissement autour de la signification de l’attachement aux valeurs de la francophonie et de l’impact de l’école sur sa région.

 

Un travail de fond et de cœur

 

Vingt établissements francophones de toutes les régions du Liban, du Akkar à Tripoli jusqu’à Aïn Ébel, à la frontière sud, ont répondu à cette initiative et ont présenté chacun une vidéo « qui a subjugué le jury international francophone, tant par la qualité du travail présenté que par le fond des images et des textes si touchants », relève le directeur du département de lettres françaises à l’USJ. « Le plus important, c’est l’exercice de mémoire qu’ont entrepris ces élèves qui se sont plongés dans les archives de leur établissement, ont posé pendant un moment leur regard sur le passé et l’histoire de leur école et ont surtout réalisé tous les efforts entrepris par leur établissement tout au long de leur existence pour garder vivante cette langue française qui est une langue voulue et non imposée », poursuit-il encore.

 

Fasciné par le travail de ces étudiants, le jury composé d’Ivan Kabacoff, présentateur sur TV5 Monde de l’émission Destination francophonie, Benjamin Boutin, président-fondateur de l’ONG Francophonies sans frontières, Cynthia Eid, présidente de la Fédération internationale des professeurs de français, Sylvie Lamy, attachée de coopération pour le français à l’Institut français du Liban, Leilah Gruas, chargée de mission audiovisuelle à l’Institut français du Liban, et Gérard Bejjani, titulaire de la chaire Senghor à l’USJ, a décidé de décerner, à toutes ces écoles, lors d’une cérémonie organisée dans l’amphithéâtre Pierre Aboukhater de l’USJ, trois prix : le 1er prix était un petit souvenir sous forme de diamant sur lequel est inscrit le nom du concours, le 2e prix était la retransmission de leurs vidéos dans l’émission Destination francophonie réalisée par Ivan Kabacoff et le 3e prix une visite de la fondation Charles Corm, le premier auteur francophone libanais des années 20.

 

« Toutes les vidéos des étudiants ont été regroupées par la suite sur une chaîne YouTube de l’USJ, dans une playlist intitulée “Mémoire nationale de la francophonie libanaise” », précise encore Karl Akiki, avant de conclure : « Aujourd’hui, le Liban est le seul pays dans la région à être véritablement francophone, et cela bien avant le mandat français. Et l’un de nos plus grands atouts, à nous Libanais, est ce trilinguisme que nous possédons, dont cette langue française qui est encore enseignée dans toutes les écoles et qui est un plus dans la région. Une richesse qu’il faut absolument sauvegarder et pour la pérennisation de laquelle il faut se battre. »

Dialoguer et agir ensemble pour la Méditerranée

Événement international en ligne organisé par Francophonie sans frontières et l'IPSE, mai 2020

Le 4 mai 2020, l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE) et Francophonie sans frontières (FSF) en partenariat avec Médi 1 Radio ont organisé un événement en ligne sur le thème de la Méditerranée à l’épreuve des crises : « Quel dialogue francophone pour la paix, l’éducation et le développement durable ?». Autour des présidents des deux structures organisatrices, Emmanuel Dupuy et Benjamin Boutin, le recteur de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Salim Daccache, l’ancien vice-ministre des affaires internationales de l’Italie, Mario Giro, et l’avocate tunisienne et militante des droits humains, Houda Haouami ont partagé leur vision des problèmes communs qui se posent en Méditerranée, notamment au Liban, en Italie, en France et en Tunisie.

Ces quatre pays font face – conséquence de la pandémie, mais pas uniquement - à de grands défis économiques. Alors que la France escompte une baisse de 11% de son PIB en 2020, que le Liban connaît une grave crise de liquidités entraînant une flambée des prix et une progression de la pauvreté, que la Tunisie et l’Italie connaissent également des difficultés économiques, le sort de la jeunesse, confrontée au chômage et au désœuvrement, devrait constituer selon les intervenants l’un des principaux axes de coopération inter-méditerranéenne. « Il faut y associer les entreprises, les investisseurs et les ONG », selon Houda Haouami, dans une perspective de développement durable. « Le pourtour méditerranéen est un espace de relocalisation des entreprises stratégiques », appuie Emmanuel Dupuy.

 

Le défi de la gestion migratoire apparaît également comme l’autre grand problème méditerranéen nourrissant défiance et populisme, appelant une réponse coordonnée. L’ancien vice-ministre italien Mario Giro a ainsi confié que son pays s’était senti bien seul pour faire face aux arrivées des migrants par la mer (avec un pic entre 2013 et 2017), tandis que le recteur Salim Daccache s’est inquiété du risque d’émigration de la jeunesse libanaise et de la difficile gestion des nombreux réfugiés syriens et palestiniens au Liban.

 

Comme l’a rappelé Emmanuel Dupuy, durant la crise de la COVID19, les conflits et les attentats n’ont pas été gelés. La situation de la Libye et les difficultés de gouvernance en Tunisie méritent, plus que jamais, un sursaut de coopération internationale. Celle-ci peut s’effectuer dans le cadre des prochains sommets Union européenne / Union Africaine, Afrique-France, de la Francophonie (reporté en 2021 à Djerba). Comme carrefour des civilisations, interface entre trois continents, mais aussi comme « une mer centrale de la francophonie », la Méditerranée a « vocation à rester un trait d’union naturel plutôt qu’une frontière », selon Benjamin Boutin. L’ONG qu'il a fondée, Francophonie sans frontières, est d’ailleurs à l’initiative d’un cycle d’échanges et de rencontres (par voie numérique durant la pandémie) intitulé Le Cèdre et l’Olivier. Ce cycle contribue à ce que les échanges directs entre francophones de l'espace méditerranéen se renforcent. La langue française, qui facilite les échanges et fait naître des coopérations sur les rives de la mare nostrum, est ainsi l'un des instruments à mobiliser selon les intervenants pour construire une «_union de projets partagés » entre la société civile, les gouvernements et les acteurs économiques responsables pour la paix et le développement en Méditerranée.


Carla Eddé :  « Les peurs poussent à la fermeture en Méditerranée »

Entretien de Jean-Christophe Ploquin, La Croix, 29 septembre 2013

Historienne, spécialiste du Liban, Carla Eddé est chef du département d’histoire et de relations internationales de l’université Saint-Joseph de Beyrouth. Elle a notamment publié Beyrouth, naissance d’une capitale (Sindbad, 2010, 397 p.). Maronite, son arrière-grand-père, Émile Eddé, fut élu en 1936 président de la République. Le Liban était alors sous mandat français. Son grand-oncle Raymond Eddé, deux fois ministre, dut s’exiler à Paris après s’être opposé aux Palestiniens qui voulaient combattre Israël depuis le Liban, puis à l’occupation autant syrienne qu’israélienne. Née en 1970, Carla Eddé a connu, enfant, la guerre du Liban (1975-1990) et se souvient de son père l’emmenant « sous les obus » à l’école.

Vous discuterez aux Rencontres d’Averroès, à Marseille, de la réalité d’une identité méditerranéenne. Qu’en dit-on au Liban?

Carla Eddé  : Il faut être très optimiste pour croire, aujourd’hui, au projet de construction d’un ensemble intégré euro-méditerranéen. Ce que je vois, ce sont surtout des murs visibles ou invisibles qui se dressent des deux côtés, entre le Nord et le Sud. Des peurs réciproques qui poussent à la fermeture, à la séparation entre «eux» et «nous». Au Liban, je vois que chez mes étudiants, le sujet qui prime, c’est l’ouverture : vers où ? vers quoi ? Il y a une émigration catastrophique des jeunes et ceux qui restent le ressentent souvent comme une situation subie.

 

Comment a été vécu le «printemps arabe» de l’année 2011 ?

C. E. : Les Libanais ont un sentiment d’appartenance à l’arabité. La révolution en Tunisie nous a énormément marqués. Cela faisait longtemps que cette arabité n’avait pas pris un tel sens, dynamique et concret. Avant, elle évoquait plutôt l’humiliation, la rancœur, la peur. Aujourd’hui, l’automne des révoltes arabes suscite de l’amertume. Mais il ne faut rien regretter de ce qui a été revendiqué et vécu au nom de la liberté et d’une nouvelle conscience arabe. En Égypte, il est dommage que l’expérience d’un parti islamiste au pouvoir n’ait pas pu être menée jusqu’au bout. Mais j’ai été heureuse de voir des foules immenses protester contre la gestion de ce parti et refuser de se laisser dicter une interprétation de l’islam par un groupe, quel qu’il soit. La majorité des Égyptiens a dit qu’elle voulait l’égalité, l’état de droit, le pluralisme et la citoyenneté pour tous, et non le mot d’ordre «la charia d’abord». Aujourd’hui, dans la plupart des sociétés arabes s’affirment à la fois les particularismes religieux et les principes de citoyenneté. La modernisation reste inaboutie.

 

Cette nouvelle donne est-elle favorable aux chrétiens d’Orient ?

C. E. : De façon générale, l’alliance des minorités mène à la catastrophe. On ne peut construire le bien-être d’une minorité contre la majorité. C’est lorsque toute la société va mieux qu’elles aussi vont mieux.

 

En Syrie, la guerre civile suit une ligne de fracture entre deux branches de l’islam, le sunnisme et le chiisme. Est-ce que cela va perdurer ?

C. E. : Je suis effondrée par le mal que l’on voit quotidiennement dans ce pays. Tous les jours est amplifié le sentiment d’appartenance à l’une ou l’autre des communautés. Chacune développe une culture de la victimisation et entretient la perception de menaces existentielles. Au Moyen-Orient, l’islamisme chiite se développe en s’appuyant sur l’affirmation d’un État, l’Iran, qui dicte la norme. L’islamisme sunnite, lui, se fragmente à l’infini à cause d’une liberté d’interprétation des textes sacrés ouverte, par principe, à tous. Dans les deux cas, il ne s’agit pas d’un retour à la tradition mais de la création d’une nouvelle tradition modernisée. Ce ne sont pas les textes qui sont en cause mais leur instrumentalisation. C’est du politique. L’exacerbation des identités religieuses sert de marqueur dans une lutte de pouvoir et d’influence, notamment parce qu’il n’y a plus d’idéologie concurrente.

 

Que peut faire l’Europe ?

C. E. : On voit qu’elle veut prendre ses distances par rapport à notre région. Cela se perçoit notamment avec la montée de l’islamophobie. L’Europe parle de coopération technique sur des sujets d’intérêt général comme l’environnement, elle se gargarise de grands principes comme le dialogue des civilisations. Mais ce qu’il faut surtout, c’est de faire de la politique. L’Europe devrait s’atteler à régler les problèmes latents au Moyen-Orient. Elle doit s’emparer de la question palestinienne, des territoires occupés par Israël, de cette violence faite aux populations. On est en guerre depuis 1948, ici ! Il ne faut pas laisser le « deux poids, deux mesures » l’emporter ni accepter la thèse selon laquelle chrétiens, musulmans et juifs ne peuvent pas cohabiter, ni au Proche-Orient ni ailleurs. Le principal clivage n’est pas religieux.

 

Quelle est la solution ?

C. E. : La construction d’un État de droit pour tous. On en est loin, mais il n’y a pas d’autre option. Ceux qui ont voulu jouer la carte identitaire doivent l’admettre. Le mot d’ordre serait « Modérés de tous les pays, unissez-vous ». Nous avons tous besoin des modérés des autres communautés pour nous protéger des extrémistes d’en face mais aussi de ceux de notre propre camp.