Il importe que l'économie soit mise au service du développement équitable du plus grand nombre. Depuis plusieurs années, je plaide pour que les coopératives soient considérées comme des modèles organisationnels pertinents et efficaces pour accompagner le développement humain, dans le respect de l'environnement. La coopération s'avère un puissant levier de développement collectif.

(S')investir dans le mouvement coopératif


La politique, disait Aristide Briand, c’est « l’art de concilier le désirable avec le possible ».  Regagner notre capacité d’action, cela passe selon moi par un surcroît d’engagement citoyen et par l’impulsion d’une nouvelle orientation économique.

 

Réinvestir le politique, c’est avant tout ne pas s’en désinvestir, se désintéresser de la démocratie et laisser le pouvoir à ceux qui n’en usent pas de façon éthique. Aujourd’hui, la politique est une boîte noire, alors qu’elle devrait être une agora où de nouveaux talents, issus du monde économique, social et culturel, accéderaient aux responsabilités. Le pouvoir doit être partagé et l’idée de Participation, chère au Général de Gaulle, reste une idée neuve.

 

L’engagement associatif est également une façon de s’investir dans la vie de la Cité pour prendre part à des combats collectifs : combat contre la pauvreté et l’exclusion, par exemple ; combat pour l’écologie et la biodiversité, qui n’est pas le moins important ; combat contre le racisme, etc.

 

Le changement ne se fera pas sans la mobilisation des citoyens qui coproduiront leur destin politique.

 

Mon deuxième message, c’est que dans le contexte actuel, l’immobilisme est la pire des stratégies. Il en va de la responsabilité du politique de proposer et d’impulser une nouvelle orientation économique.

 

Le système néolibéral est insatisfaisant tant sur le plan humain que sur le plan écologique. Alors il faut imaginer un autre système, conciliant prospérité, équité et durabilité. Depuis plusieurs mois, j’ai une conviction. La conviction qu’il faut généraliser le modèle des coopératives qui résiste mieux à la crise et qui répond aux aspirations contemporaines.

 

Ces structures économiques, fondées sur un contrat d’association, dessinent les contours d’un régime socio-économique plus juste. Le Coopératisme est le cadre conceptuel adéquat pour penser les interactions entre l’économie sociale et solidaire (ESS), l’économie du partage et l’économie circulaire.

Je voudrais dire pour finir que l’essor de ce modèle ne se fera pas sans investissements prioritaires. Des fonds d’investissements coopératifs doivent se créer ; l’épargne, aussi bien l’épargne des ménages que l’épargne salariale doit être mieux ciblée ; et des prêts plus facilement octroyés pour soutenir la création ou la reprise d’activité en coopératives. 

 

Pour donner l’exemple, j’ai proposé au Cercle des Économistes de fédérer, au sein d’une coopérative d’activité et d’emploi, les différents projets exprimés à l’occasion de ce concours par les jeunes.

 

En conclusion, la politique doit réinvestir le champ des propositions. Je crois avec force que le coopératisme offre un nouvel horizon de progrès socio-économique pour la République et pour l’Europe.  Rien ne se fera sans nous. Et c’est ensemble que nous pourrons réussir.

Discours prononcé aux Rencontres économiques d'Aix-en-Provence 2014


la gestion et la gouvernance des entreprises sociales et collectives


À la veille du sommet mondial des coopératives, le 9 octobre 2016, le forum G2ESC a rassemblé des gestionnaires, des administrateurs, des professeurs et des étudiants autour du thème de la gestion et de la gouvernance des entreprises sociales et collectives.

 

Ces organisations autonomes, économiquement viables et démocratiquement gérées répondent aux besoins de leurs membres et de la collectivité selon des valeurs de justice, de solidarité et de responsabilité. Ce forum a abordé les méthodes, les subtilités de gestion et les meilleures pratiques de gouvernance de ces organisations, dans une perspective d’innovation en sciences de la gestion. J'en fus le principal organisateur.

 

Cet événement a été salué comme une démarche positive pour rapprocher les décideurs publics et les acteurs de l'économie sociale et collective. je remercie nos participants et nos partenaires : l'Association francophone pour le savoir (l'ACFAS, à travers le fonds René Pomerleau), la Caisse Desjardins de l'Administration et des services publiques et le Bureau des diplômés de l'ENAP.

 

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focus | gouvernance

Le rôle des administrateurs

J'ai eu la chance de suivre le programme Relève en gouvernance de l'IGOPP et j'en ai tiré des enseignements sur les responsabilités des administrateurs de sociétés. Ceux-ci ont des devoirs particuliers en ce qui a trait à la gestion des risques, à la saine comptabilité. La gouvernance (je propose pour ma part le mot de gouverne) est l'art de gouverner, c'est-à-dire de conduire les affaires d'une collectivité. Pour bien remplir son mandat d'administrateur, il est nécessaire de s'imprégner de la mission de celle-ci. Le rôle d'un conseil d'administration (CA) est d'élaborer un plan stratégique, de faire des recommandations à la direction générale, d'effectuer un suivi des décisions importantes (si possible à l'aide d'indicateurs). Les administrateurs sont tenus à la prudence et à la diligence. Le bon sens doit primer en l'absence de compétence juridique ou comptable, bien qu'il soit parfois possible de demander l'aide d'un conseiller, d'un comptable ou d'un avocat afin d'éclairer une question et de prendre une meilleure décision.


Pour un nouveau modèle socio-économique : le coopératisme

 

 


Reproduction de mon article paru le 7 octobre 2014 

 


Le « Coopératisme » est une grande option socio-économique qui s'offre à nous !

 

Dans un contexte de croissance asthénique, de chômage massif, de paralysie de l'investissement et de hausse des inégalités, chacun prend conscience que la situation ne s'améliorera pas sans un changement structurel.

Et si la solution était coopérative?

 

Les centaines d'initiatives écologiques, sociales et solidaires qui fleurissent sur notre territoire sont en train de constituer silencieusement un nouveau modèle socio-économique. S'il fallait lui donner un nom, nous l'appellerions Coopératisme, parce qu'il se fonde essentiellement sur l'esprit de coopération et adopte les structures traditionnelles du mouvement coopératif (coopératives, mutuelles et associations). En 2013, près de 250 coopératives ont vu le jour. Cela représente le choix de 1800 personnes de mettre en commun leurs moyens, leur intelligence et leur force de travail, en vue d'améliorer leur condition d'existence et de répondre à des besoins de société.


Les coopératives affirment de plus en plus leur différence dans l'espace public. Différentes, ces structures économiques le sont assurément par leur gouvernance démocratique et leur engagement social et environnemental. Elles présentent le triple avantage d'être statutairement protégés contre les délocalisations, de privilégier l'emploi (entre 2000 et 2013, le nombre d'emplois a en effet augmenté de 24% dans les coopératives contre 4,5% en moyenne dans le reste du secteur privé) et de redistribuer plus équitablement les bénéfices (en 2012, 45,8% du résultat net des sociétés coopératives a été reversé sous forme de participation aux sociétaires).


Ces atouts coopératifs plaident pour que la création, la transmission et la reprise d'activité se fassent plus systématiquement en coopératives, ce qui implique de renforcer les structures nationales et régionales d'accompagnement dédiées. Plus fondamentalement, il convient d'initier le regroupement des forces coopératives afin de faire émerger un nouveau modèle économique.

 

Qu'est-ce que le Coopératisme ?

Le coopératisme constitue un système d'économie d'échange fondé sur le principe de libre association. Il s'appuie sur les coopératives, les mutuelles et autres associations à vocation économique et sociale. Plurielles et diverses, celles-ci sont capables de répondre à une panoplie de besoins sociaux et de s'adapter à la nécessaire conversion de nos appareils productifs à la circularité et à la fonctionnalité.
Le coopératisme pourrait ainsi devenir le cadre conceptuel approprié pour penser les interactions entre l'économie sociale et solidaire, l'économie du partage et de la fonctionnalité et l'économie circulaire. Plusieurs coopératives sont déjà pionnières dans la récupération et la transformation des produits d'usage. Désormais, l'enjeu est de les faire fonctionner en circuits locaux et de les relier en amont à des coopératives de financement et, en aval, à des coopératives de partage.

 

Investir dans le changement

La mise en place de ce modèle de développement requiert des investissements. Les banques coopératives ont naturellement un rôle décisif à jouer. Au Québec, le mouvement des Caisses Desjardins comptabilisait en 2011 plus de 400 millions de dollars de dons, de bourses et de commandites, prioritairement orientés vers les porteurs de projets coopératifs. Les coopératives d'épargne et de crédit françaises (Banque populaire, Caisses d'épargne, Crédit agricole et Crédit mutuel) ont-elles oublié leur vocation première ou sont-elles en train de la redécouvrir?

 

De même, plusieurs coopératives, bien installées dans le paysage économique français, pèsent plusieurs centaines de millions d'euros. Certaines manifestent déjà un sens développé de la solidarité. D'autres pourraient renforcer leur engagement social et environnemental en soutenant davantage les petits porteurs de projets coopératifs et en finançant des associations existantes menacées par la baisse des financements publics. Au-delà du rôle de la Banque publique d'investissement et les collectivités territoriales, ce sont bien les citoyens qui sont co-investisseurs de leur avenir.

 

En Ille-et-Vilaine, c'est la mobilisation de 700 d'entre eux qui a permis de lever 1,8 million d'euros pour construire le parc éolien coopératif Béganne. Les plate formes de financement participatif et les fonds d'investissement et d'épargne solidaires (y compris d'épargne salariale) sont opérationnels et permettent à un nombre croissant de projets coopératifs de voir le jour. Investir dans les sociétés coopératives ne relève pas simplement de la philanthropie ; c'est aussi un excellent calcul à moyen et long termes : plus pérennes que les autres structures économiques (63% d'entre elles survivent après 5 ans), les sociétés coopératives affichent un taux de rentabilité de 6,5 %.

 

Pour un renouveau coopératif

 

En dernière analyse, les grandes options socio-économiques qui s'offrent actuellement à nous ne sont pas nombreuses. La loi sur l'économie sociale et solidaire, adoptée le 21 juillet dernier, a instauré un cadre juridique et financier incitatif. L'enjeu est désormais de susciter une dynamique, un élan collectif. La capacité de s'unir, de travailler ensemble, en un mot de « coopérer », s'accorde à nos idéaux de fraternité et de justice sociale. L'ambition de faire participer chaque citoyen à un grand dessein de prospérité collective laisse entrevoir une éclaircie d'espoir dans le ciel de la morosité.

Trois clefs d'entrée dans la nouvelle éconologie

La COP21 peut certes aboutir à un accord mondial de réduction des émissions de gaz à effet de serre, mais ce sont nos modes de production et de vie qui vont décider réellement si l'augmentation de la température moyenne de la planète dépassera ou non le seuil des 2°C, au-delà duquel les conséquences en chaîne des dérèglements climatiques deviendront incontrôlables. Pour changer les comportements, les bonnes volontés individuelles ne suffisent pas; il faut reconfigurer notre logiciel économique. Trois clefs peuvent être actionnées pour entrer dans l'éconologie du XXIe siècle.


 

Reproduction de ma tribune publiée le 11 décembre 2015

 

 

Première clef: la renouvelabilité

 

Renouvelables, certaines énergies le sont, utilisant les forces de l'eau, de l'air, de la lumière et de la terre, sans recourir à l'extraction et à la combustion de ressources fossiles génératrices de gaz à effet de serre (GES). La généralisation de ces énergies est avant tout une question d'accessibilité et de coût. Ce sont les mêmes considérations pragmatiques qui dictent nos choix d'habitat et de transport. En Norvège, les véhicules électriques font l'objet de mesures très incitatives, alors que le pétrole (dont le coût actuel, anormalement bas, ne reflète pas les dommages écologiques) est surtaxé. C'est la logique de la carotte et du bâton.

 

Pour préparer l'après-pétrole, omniprésent dans notre économie, il faut s'employer à lui trouver des substituts, pour l'enrobage des routes notamment. Ainsi, des chercheurs de l'Ecole de technologie supérieure du Québec travaillent à la fabrication d'asphalte à partir de verre recyclé. L'agriculture intensive, responsable d'un quart des émissions de GES, tire également ses rendements élevés de fertilisants issus du pétrole. L'usage de la chimie verte pourrait devenir plus attractif si les fertilisants pétrochimiques étaient également surtaxés, voire interdits. Des plafonds restrictifs d'émissions de gaz à effet de serre encourageraient le secteur privé à investir et à se reconvertir.

 

La reconversion de notre appareil productif est possible si l'on veut engendrer des biens renouvelables, fabriqués eux-mêmes à partir d'éléments recyclés, dans l'optique de réduire drastiquement l'exploitation des ressources naturelles et abaisser le niveau d'émission des GES. Pratiqué aujourd'hui à la marge, le recyclage industriel pourrait devenir la norme, en étant internalisé dans les coûts et les procédés de production. Dans nos régions, des synergies peuvent être organisées entre unités productives et filières de tri, mises en place à grande échelle et permettant à chacun de vendre ses déchets-ressources.

 

Deuxième clef: La fonctionnalité

 

Reconfigurer notre logiciel économique consiste aussi à favoriser l'usage commun de biens et d'équipements. Face au marketing de la nouveauté qui pousse à la surconsommation accélérée de produits jetables, la fonctionnalité consiste à l'inverse à vendre l'usage d'un bien plutôt que le bien lui-même. Cela permet de réduire les quantités produites et encourage les entreprises à fabriquer des produits plus fiables et renouvelables. A titre d'exemple, l'entreprise française Michelin a développé une offre de location de pneus pour les transporteurs routiers. Un pneu durable loué à plusieurs utilisateurs peut ainsi générer davantage de bénéfices à moyen terme qu'un pneu éphémère vendu une seule fois. Privilégier la fonctionnalité permet d'allonger la durée d'utilisation des biens.

 

Un certain nombre de plateformes se développent pour faciliter la mise en commun de biens d'usages, de services, d'espaces, de moyens de transport, etc. Intéressantes pour partager les coûts, la plupart de ces plateformes appartiennent hélas à un petit nombre de propriétaires plutôt qu'à l'ensemble de leurs membres-utilisateurs. Alors que le bénéfice principal découle de plus en plus de l'utilisation cumulative de biens et de services plutôt que de leur conception, il est important d'éviter que de nouvelles rentes se constituent, à l'heure de l'accroissement des inégalités. La formule coopérative se pose alors comme un modèle organisationnel éclairé, démocratique, répartissant mieux les risques et les gains du partage.

 

Troisième clef: la coopération

 

Appartenant à leurs membres, non délocalisables, les coopératives sont des outils de transformation socioéconomique efficaces, mais négligés, du fait de leur invisibilité sur les marchés boursiers et dans les programmes des écoles de commerce et de gestion. Pourtant, plus résilientes, démocratiques et engagées dans leur milieu social et environnemental que la plupart des entreprises, elles permettent à un milliard de personnes à travers le monde de se développer, de s'épanouir, de s'éduquer. Pour la mise en commun d'idées, de ressources, de biens d'usage et de services, quelles organisations sont-elles plus adéquates que les coopératives?

 

Nées pour offrir des services innovants et équitables, les coopératives ont toute leur pertinence aujourd'hui pour organiser la transformation de l'économie à la renouvelabilité et à la fonctionnalité. L'enjeu est de faire émerger de nouvelles coop, consacrées à la mise en partage de biens d'usage sur les réseaux, et de les connecter à des plateformes de financement coopératif. L'informatisation démultiplie les potentialités.

 

De même, pour organiser le recyclage à grande échelle, de nombreuses coopératives, parfois appelées ressourceries, donnent une seconde vie aux objets. Au Québec, la Coop carbone accompagne les entreprises pour la réduction de leurs émissions de GES, tandis que la Coop Fédérée s'essaye à l'usage d'intrants alternatifs pour la conservation des sols et de la biodiversité. A Cleveland, aux États-Unis, les coopératives écologiques et démocratiques de travailleurs Evergreen se sont engagées résolument dans la transition énergétique. Pour la gestion des biens communs, la préservation d'écosystèmes, des formes de gestion coopératives peuvent être imaginées pour réunir les utilisateurs de bassins fluviaux ou de bancs de pêche par exemple, dans l'optique d'une exploitation plus raisonnée et concertée des ressources.

 

En somme, au-delà du rôle des États, il est urgent de mobiliser nos forces de transformation sociale pour avancer vers un modèle de développement durable articulant la capacité de renouvellement productive et la mise en commun de services et de biens d'usage, sur une base coopérative. Il s'agit d'une des meilleures réponses à apporter pour garder le contrôle sur notre avenir. Comme l'expliquait Alphonse Desjardins, «la coopération, c'est l'union pour la vie, non la lutte pour la vie». Alors que le péril environnemental met au défi notre créativité, cette formule prend un tout nouveau sens.

rencontres marquantes

Monique Leroux, cheffe d'orchestre du mouvement coopératif

J'ai rencontré à quelques reprises Monique Leroux. Son énergie, son exemplarité, sa personnalité forcent l’admiration. Femme à la fois puissante et accessible, idéaliste et pragmatique, rigoureuse et mélomane, elle sait manier avec une certaine maestria les chiffres, les mots et les notes de musique. 


Suzanne Maisonneuve-Benoit, coopératrice pionnière

 

Engagée de longue date pour l'implication des femmes dans les coopératives financières modernes, Suzanne Maisonneuve-Benoit a accédé aux plus hautes instances du Mouvement Desjardins.

 

Cette enseignante, cadre supérieure au gouvernement du Québec, coopératrice résolue, a mis en place un système de " marrainage " afin d'accroître la représentation des femmes au sein des conseils d'administration. 

 

Ce fut un réel plaisir de la rencontrer et d'échanger avec elle à l'occasion du lancement du livre Carnet de Rencontres auquel Suzanne Maisonneuve-Benoit a apporté son riche témoignage.

 

Pour elle, " solidarité, responsabilité, collaboration et participation démocratique sont les éléments de base de la coopération ".


Dame Pauline Green, la coopération dans la peau

Cette parlementaire britannique a œuvré dans le mouvement coopératif de son pays pendant 35 ans, avant d'être élue Présidente de l'Alliance coopérative internationale en 2009 - une première pour une femme en 120 ans d'histoire de l'organisation!

 

J'ai eu l'occasion de la rencontrer à quelques reprises et été frappé par sa capacité d'expression et de conviction. A la tête de l'Alliance, elle fut une porte-parole efficace. Son Plan d'action pour une décennie des coopératives fut l'une de ses principales réalisations.


lE sommet international des coopératives

Il se tient tous les deux ans au mois d'octobre

Édition 2014

Rencontres, conférences, expositions, performances : ce deuxième Sommet international des coopératives fut le grand rendez-vous du monde coopératif organisé par le mouvement Desjardins et l'Alliance coopérative internationale dans la capitale nationale québécoise.

 

Cette deuxième édition fut un véritable succès, notamment grâce à la participation du groupe des jeunes leaders, auquel je fus partie prenante. Je remercie à cet égard l'OFQJ et témoigne de mon admiration à celles et ceux qui pensent et vivent le modèle coopératif au quotidien, partout à travers le monde. Ce modèle est porteur d'espoir. Cette année, il avait le visage de deux femmes déterminées : Dame Pauline Green et Monique Leroux.

 Consulter les articles scientifiques publiés à l'occasion du sommet

 Page Facebook des Jeunes leaders

 

Édition 2016

 

Le 3e Sommet international des coopératives, qui portait sur le thème du "pouvoir d'agir des coopératives", a réuni 3000 participants en provenance de 90 pays. Les nouveaux enjeux socioéconomiques, financiers, alimentaires, sanitaires, assurantiels, géopolitiques et commerciaux ont été abordés, ainsi que la contribution des coopératives à l'atteinte des objectifs de développement durable de l'ONU. Des conférenciers de renommée internationale se sont exprimés - notamment le prospectiviste Jeremy Rifkin - sur la pertinence des coopératives pour partager la valeur, lutter contre les inégalités, innover à l'ère du numérique et des plateformes de mise en relation et de partage, restructurer le système économique mondial et respecter l'environnement. Ce fut l'occasion pour moi et les autres jeunes leaders (qui bénéficiaient d'événements et de petits-déjeuners conférences dédiés) d'améliorer notre compréhension du phénomène coopératif mondial et de sa structuration en une force de changement au service du mieux-être des populations.

 

L’investissement coopératif révolutionnera-t-il la finance ?

Mon article paru le 6 mai 2014 dans le Webmagazine Labyrinthe

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Des pratiques financières alternatives émergent et ouvrent de nouvelles perspectives. Ces pratiques, ce sont le crowdfunding, l’actionnariat éthique et l’épargne solidaire. D’une certaine manière, elles indiquent la direction du changement souhaitable. Peuvent-elles se développer et, demain, révolutionner la finance ?

 

Désintermédier la finance

 

De nombreuses plateformes dites de crowdfunding ont été créées sur Internet, permettant un accès universel à un grand nombre d’investisseurs pour un coût quasi nul (pour l’instant ?). Généralistes ou spécialisées (à l’image d’AppsFunder pour le développement d’applications mobiles1, elles se restructureront probablement à l’avenir autour de quelques grands opérateurs. Espérons que des plateformes européennes comme la toulousaine Wiseed, forte de ses 15 000 membres, feront partie des happy few2.

 

Ce mode de financement participatif « désintermédie » partiellement la finance : il la rend plus accessible à des non-professionnels et recrée du lien entre investisseurs et développeurs d’activités. A l’avenir, le crowdfunding servira de plus en plus à tester une idée, un projet, un produit, sur un panel de financeurs qui sont aussi de potentiels acheteurs et promoteurs.

S’il reste fidèle à son principe de base, c’est-à-dire investir à la fois par intérêt mais aussi par engagement, et qu’il parvient à rassembler davantage de personnes à l’avenir, le crowdfunding deviendra sans doute un puissant levier de transformation de la finance.

 

Déjà, le microcrédit, innovation financière née dans les pays pauvres et en quelque sorte « importée » en Europe pour combattre le chômage et l’exclusion, est un moyen de financement alternatif efficace dans un contexte d’inhibition du système bancaire, si toutefois son octroi fait l’objet d’un réel accompagnement3. Certains économistes comme Jacques Attali, estiment que cet outil a révolutionné la finance. Mais allons plus loin.

 

Mettre la finance au service de l’économie réelle et solidaire

 

Toutes les pistes d’investissement doivent être explorées pour financer le décollage de la nouvelle économie de la coopération, de la fonctionnalité et de la circularité. Si l’on s’accorde sur la nécessité de faire croître cette nouvelle économie génératrice d’emplois (100 000 créés chaque année) et d’une meilleure croissance (2%, soit deux fois la moyenne nationale), on doit pouvoir trouver les moyens de financer son essor.

 

Comment investir d’une façon cohérente entre la fin visée et les moyens employés ? L’actionnariat éthique offre un début de réponse. Il recouvre deux types de placement : les actions non cotées et les comptes à terme4. Les fonds d’investissement éthiques recherchent certes un retour financier, mais aussi un gain social et environnemental. La rémunération de ces fonds est généralement inférieure au taux moyen des marchés et le retour sur investissement est recherché davantage sur le moyen et le long terme.

 

L’investissement responsable peut également prendre la forme d’une épargne salariale solidaire : le Fond commun de placement d’entreprises solidaires et le Plan épargne entreprise ont été mis en place pour cela. Certains établissements financiers proposent des livrets ou des SICAV solidaires qui permettent d’orienter les fonds vers des projets à plus-value sociale et environnementale (éco-activités, services à la personne, recherche, éducation, logement social, insertion, commerce équitable…). C’est dans cet esprit que le Crédit coopératif propose un livret d’épargne nommé « Agir », dont la moitié des intérêts est reversée à une association ou une fondation choisie5 sous forme de don.

 

Le portail Finansol précise que « la part de l’épargne solidaire dans l’épargne financière des Français est de 0,12%, au 31 décembre 2012 […] Cette part est encore modeste ; elle croît néanmoins rapidement puisqu’elle a doublé en 3 ans»6.  On le voit, les marges de progression sont importantes. Pour autant, d’un point de vue prospectif, il apparaît clairement que si l’on parvenait à mieux orienter l’épargne des ménages vers l’économie coopérative, cette-dernière trouverait le levier d’Archimède de son développement.

 

La finance retrouvée

 

Aux antipodes du court-termisme destructeur des pratiques telles que le trading à haute fréquence, les pratiques financières nouvelles que sont le crowdfunding, l’actionnariat éthique et l’épargne solidaire, en assurant le transfert des capitaux épargnés vers la nouvelle économie, pourraient permettre à la finance de retrouver son utilité au service de la prospérité générale. Elles réconcilieraient ainsi la finance avec l’économie réelle et son ancrage social.

 

 

- Si vous estimez que l’investissement coopératif a le potentiel de révolutionner la finance :

 

Faire appel à un large public en demandant à chacun d’investir selon ses moyens des montants qui, réunis, peuvent devenir conséquents pour développer un projet, c’est suivre la logique du « plus forts ensemble », celle qui permit la construction de la statue de la Liberté au XIXe siècle7, celle qui manifeste l’utilité réelle de la finance pour rendre possible des entreprises que l’on ne pourrait pas réaliser avec ses fonds propres. Permettant un investissement socialement et écologiquement utile et responsable, ces instruments financiers coopératifs sont une révolution, dans le sens premier de « mouvement dont le point de retour coïncide avec le point de départ » : au départ, la finance était utile à la prospérité économique et sociale. Elle pourrait le redevenir. Cela dépend de nous, disait Épictète.

 

- Si vous croyez qu’il y a trop d’intérêts en jeu pour que la finance soit réformée :

 

Vous rêvez d’une économie solidaire où la finance retrouverait sa juste place. Hélas, le « plus jamais ça » de la crise des subprimes s’est mué, cinq ans après, en business as usual. Rien n’a changé. Pourquoi ? Parce que le système actuel, aussi instable et insoutenable soit-il, sert les intérêts d’une caste de financiers décomplexés qui considèrent, à l’instar de la Marquise de Pompadour, qu’« après nous, le déluge » ! La réforme du système financier est nécessaire, mais elle n’aura pas lieu. Les modes d’investissement coopératifs à plus-value sociale et environnementale resteront des outils financiers marginaux.

 

Notes

  1. « [Applications] La plateforme de crowdfunding AppsFunder débarque en France », Frenchweb.fr, Le magazine des professionnels du digital, www.frenchweb.fr, 27 nov. 2012 []
  2. Pauline Frot, « Financement des start-up : la plateforme de crowdfunding Wiseed a levé un million d’euros », La Tribune.fr, 22 mai 2013 []
  3. En France, il a permis la création de 57 000 emplois fin 2011 selon le Baromètre de la micro-finance, 3e édition, 2012. Plusieurs organismes comme l’Adie, le Crédit municipal de Paris, la Caisse des Dépôts à travers son Fonds de cohésion sociale, mais également certaines banques comme la Caisse d’épargne avec ses filiales Parcours Confiance et Créa-Sol et certaines associations et ONG comme Planet Finance, accordent des micro-prêts. []
  4. « Le premier type de placement offre la possibilité à l’investisseur d’acquérir des parts dans le capital d’un organisme solidaire. Il en devient ainsi associé (actionnaire ou sociétaire selon la structure juridique de l’organisme) et peut participer directement à la gestion et à l’orientation des fonds. […] De leur côté, les comptes d’épargne à terme permettent aux organismes solidaires de disposer de ressources pendant une durée limitée. En effet, l’argent peut y être immobilisé au minimum pendant douze à vingt-cinq mois, avec un taux de rémunération qui dépend de cette durée d’immobilisation », « Les outils de la finance solidaire », La finance pour tous, www.lafinancepourtous.com, déc. 2012 []
  5. www.credit-cooperatif.coop/particuliers/ Ce don donne droit à une réduction d’impôts. []
  6. « Plus d’un million de souscriptions à un produit d’épargne solidaire ! », Finansol, www.finansol.org, 2013 []
  7. Michel Nedmic, « La statue de la liberté financée par le crowdfunding », www.alloprod.com/la-statue-de-la-liberte-financee-par-le-crowdfunding, 30 août 2012. []

économie de plateforme

L'ubérisation est-elle une paupérisation?

Selon la firme Pricewaterhouse Coopers, les cinq secteurs clefs de l'économie de plateforme que sont l'hébergement, le transport, la finance, la main-d’œuvre et le multimédia génèreront des revenus de quelque 335 milliards de dollars en 2025 dans le monde (comparativement à 15 milliards actuellement). C'est dire à quel point ce mode de consommation - découlant d'une mise en relation instantanée avec des prestataires de services - prend de l'essor. La question qui se pose est la suivante : comment faire en sorte que cette évolution des usages profite à tous? Ces applications ne sont pas en dehors de la loi ni à l'abri du fisc. Pourquoi le seraient-elles? Elles ne sont pas non plus exemptées des règles du travail, ou alors l'ubérisation est synonyme de précarisation de l'emploi et d'une forme de retour au XIXe siècle.

Avec Guillaume Lavoie, spécialiste de l'économie de plateforme
Avec Guillaume Lavoie, spécialiste de l'économie de plateforme

Finance participative

Le sociofinancement

Audrey Benoît préside Haricot, la première plateforme de sociofinancement (francisation de crowdfunding) au Québec. J'ai eu la chance de l'écouter le 22 janvier 2016 donner quelques bons conseils pour réussir une démarche de levée de fond participative. La première clef est la narration : il faut raconter une histoire, impliquer l'internaute à son projet. A  cet égard, une vidéo personnalisée, si possible avec une personne humaine qui nous parle, multiplie par quatre les contributions. A l'inverse, présenter un projet avec des fautes d'orthographe divise par deux les contributions. La clef de la réussite d'un projet, c'est son potentiel de diffusion. La présence sur le web, sur les blogs, dans les journaux est cruciale, de même que la mobilisation de porte-paroles. Enfin, il convient d'attribuer des contreparties aux contributeurs, sous la forme de donations, de prêts, de récompenses choisies...


économie éthique

Lutter contre l'aggravation des inégalités

Joseph Stiglitz a présenté le 11 octobre une synthèse de ses recherches sur la situation mondiale des inégalités. L'aggravation de celle-ci découle de choix politiques pris au tournant des années 1980 : choix de déréglementer la finance et d'abaisser les impôts sur la fortune. Cette restructuration de l'économie de marché a favorisé les 1% les plus aisés. Situation aberrante, ces 1% en haut de l'échelle sociale possèdent désormais davantage que les 99% de la population mondiale... Mais les inégalités ne se mesurent pas uniquement en termes de revenus ; elles se manifestent également en ce qui a trait à l'accès aux soins, à l'éducation de qualité, à la justice, à l'alimentation et à la retraite. Cette présentation éclairante se présenta comme un plaidoyer pour une nouvelle donne économique fondée sur la justice sociale. Selon les mots de Stiglitz, ''an economy that does not benefit most of its citizens is a failed economy". Dont acte.

Avec le lauréat du prix Nobel d'économie Joseph E. Stiglitz
Avec le lauréat du prix Nobel d'économie Joseph E. Stiglitz

montée des précarités

L'OCDE sonne l'alarme

En juin 2016, l'Organisation a alerté ses 34 États-membres sur le chômage, la faible progression des salaires et l'accroissement des inégalités. En 2017, 39 millions de personnes seront toujours sans emploi, soit 6,5 millions de plus qu'en 2007. De surcroît, 15% des jeunes ne sont ni scolarisés ni au travail, tandis que les aînés vivent avec des revenus de pensions inférieurs à ce qu'ils étaient en l'an 2000. L'OCDE a constaté qu'il faudrait 70 ans aux populations de ses pays-membres pour doubler de niveau de vie, deux fois plus qu'il y a vingt ans. Face à la faiblesse des investissements et à la menace de stagnation, elle encourage à prendre des initiatives pour doper la croissance, stimuler l'innovation et investir dans les infrastructures. (Le Devoir, 4 & 5 juin 2016, pp. C1 et C2.)


Tendances économiques

Le forum économique international des Amériques

J'ai fait partie en juin 2016 de l'équipe organisatrice de la Conférence de Montréal du Forum économique international des Amériques (FEIA). De prestigieux intervenants (Akinwumi Adesina, Irina Bokova, Glenn Hutchins, Monique Leroux, Joanne Liu, Angel Gurria...) se sont exprimés à l'occasion de cette 22e édition sur le thème "Construire une nouvelle ère de prospérité".  Le FÉIA est une enceinte de dialogue entourant les grandes décisions économiques. Il permet aussi la conclusion d’ententes et occasionne des rencontres d’affaire. Les prochains événements  seront le 10e Toronto Global Forum qui aura lieu à l'Hôtel Fairmont Royal York du 12 au 14 septembre 2016 et le World Strategic Forum de Miami, les 19 et 20 avril 2017.


les précurseurs

Charles de Gaulle et la participation

 

Charles de Gaulle donna une traduction politique au projet de Sécurité sociale après-guerre ; il créa les comités d’entreprise en 1945, encouragea l’intéressement des salariés aux bénéfices des entreprises en 1959, puis en 1967. Cet apôtre de l’« association capital-travail » n’a malheureusement pas eu l’opportunité politique de mettre en œuvre son idée sociale la plus novatrice de participation.


              

Les extraits reproduits ci-dessous proviennent de l’ouvrage De Gaulle mon père, cosigné par Philippe de Gaulle et Michel Tauriac (ce-dernier pose les questions en bleu) :

 

« - Certains lui ont dénié la paternité de la Sécurité sociale. Ils l’ont attribuée au Comité national de la Résistance…

- En fait, c’est lui qui a été le moteur de toutes les réformes sociales lancées à la Libération, et non le CNR qui, je le rappelle, a été dissous par définition au retour du gouvernement d’Alger à Paris. Le nier est dérisoire. S’il a fait étudier l’organisation et le fonctionnement de la Sécurité sociale par d’autres, c’est lui qui en a donné l’impulsion, et il est le vrai signataire des deux décrets qui ont décidé de son exécution. […] C’était à la fin de juin 1963 […] Il commençait à préparer à cette époque la conférence de presse qu’il devait donner à l’Elysée un mois plus tard sur l’Europe, l’Alliance atlantique et la situation économique et sociale. C’est ce dernier sujet qui l’a amené à la Sécurité sociale : « Quand je l’ai créée, s’est-il souvenu, j’avais les syndicats contre moi. Fidèles à leur tactique de lutte des classes, ils refusaient ce qui était octroyé et non pas arraché. Ils craignaient en outre de perdre le monopole des assurances sociales et des mutuelles catégorielles. Le système ne devait être qu’un premier pas en faveur d’une population trop fruste économiquement pour comprendre que chacun doit cotiser contre la maladie et le chômage et pour sa retraite. Aussi ai-je d’abord obligé les patrons à assurer les inscriptions et la plus grande partie des cotisations. Puis les modalités auraient dû basculer progressivement au cours des décennies jusqu’à ce que chacun assume en totalité ses responsabilités. L’employeur couvrant de toute façon ce qui est de la sienne c’est-à-dire les assurances contre les accidents professionnels. Pour les retraites, c’est à chacun touchant la totalité de ses gains ou salaires de cotiser ce qu’il peut quand il veut à une caisse centrale d’État par exemple. » Ainsi, pensait mon père, n’aurait-on plus à discuter indéfiniment de la nature des activités de chacun ni de l’inclusion des primes ou indemnités dans la retraite. Naturellement, les chômeurs devraient être toujours secourus par l’État et les sommes versées par chacun pour sa sécurité seraient intégralement défiscalisées puisqu’elles ne sont pas des revenus disponibles. Je lui ai alors fait remarquer qu’avec ce système de responsabilité personnelle du citoyen il aurait eu un million de pauvres types qui n’auraient pas voulu, pas su ou pas pu cotiser par eux-mêmes. Il m’a répondu en laissant tomber ses grandes mains sur ses genoux d’un air las : « De toute façon, quel que soit le système, nous aurons toujours un million de pauvres types sur les bras mais on ne peut quand même pas ramener tout le monde à la minorité à la traîne. Pour celle-là, il faut, bien entendu, prendre des mesures de solidarité par répartition. » Quand il est parti, les syndicats se sont appropriés la Sécurité sociale et l’ont noyautée.

 

- Les syndicats n’ont pas été les seuls à lui être hostiles. Le patronat a lutté contre certaines de ses réformes sociales. Comment jugeait-il cette unanimité contre lui ?

- […] C’est vrai qu’il a été très mal vu du patronat quand il a créé, en 1945 également, les comités d’entreprise. Des membres du personnel pouvaient assister au conseil d’administration des entreprises avec possibilité de se faire entendre ! On n’avait jamais connu cela. C’était une véritable révolution. Les patrons on immédiatement crié : « Dès que nous allons amener les ouvriers au conseil d’administration, ça va être la lutte des classes. On ne pourra plus rien faire. On ne pourra plus diriger l’entreprise. On est bon pour l’anarchie. » Et ils ont pensé que mon père s’était laissé inspirer par les communistes. Ces derniers avaient des ministres dans le gouvernement de la République dont il était alors, souvenons-nous, président du Conseil. Le patronat a donc freiné des quatre fers. Mais mon père a tenu bon. […]

 

- Il a eu moins de chance avec l’association capital-travail, puis avec la participation…

- Peut-être a-t-il voulu aller trop loin, trop tôt. Mais il y pensait depuis si longtemps ! Depuis 1942, à Londres. Il parle alors des nouveaux rapports que l’on va devoir établir dès la Libération entre les classes sociales et d’une meilleure répartition des ressources. Le 20 avril 1943, dans un discours à la BBC, il brosse un tableau de la future société française « où les libres groupements de travailleurs et de techniciens soient associés organiquement à la marche des entreprises ». En janvier 1948, à l’époque du RPF, quand il lève le lièvre pour la première fois, c’est l’alerte rouge non seulement chez les patrons mais aussi dans les syndicats. Quel tollé après son discours de Saint-Etienne, place des Ursules ! Qu’a-t-il dit ? « La classe ouvrière voit s’offrir à elle le moyen de jouer le grand rôle qui lui revient, et que la dictature du parti que vous savez [le PC] lui refuserait, tout comme lui refusait le capitalisme d’antan, comme le lui refuse la confusion d’aujourd’hui… » Et il annonce l’association capital-travail. Je le revois à Colombey, un mois plus tard […] Il tient à s’expliquer : « Les comités d’entreprise créés en 1945, c’est bien mais ce n’est pas suffisant. Ils touchent peu l’ensemble du monde du travail. Ils n’ont pas fait tache d’huile. L’association, voilà l’avenir. » Je lui rétorque alors que l’initiative est peut-être un peu trop audacieuse. Comment un patron pourra-t-il admettre que son employé ait son mot à dire sur la direction de son travail et que sa rémunération soit proportionnelle au rendement global de l’entreprise ? Il balaie mon objection […] : « Le salarié a le droit aujourd’hui à son indépendance comme tous les états professionnels. Il doit pouvoir intervenir dans ses propres affaires. C’est ça, la liberté. » […] A son retour au pouvoir, les ordonnances de janvier 1959, puis celles d’août 1967 sur l’intéressement dans l’entreprise sont lancées. Sans toutefois provoquer de raz de marée. Mais ce sont les premières pierres du gué. Mon père est optimiste. Elle couronnera mon œuvre sociale. » On sait que, criant aux Soviets dans l’entreprise, le patronat lui déclarera alors la guerre et que les syndicats acharnés à défendre leur exclusive ajouteront leurs banderilles.

 

- Pourquoi a-t-il abandonné l’idée de proposer la participation au cours du référendum d’avril 1969 avec la réforme du Sénat et la régionalisation, trois thèmes qui semblaient liés et dont il avait pourtant parlé dans sa conférence de presse quatre mois auparavant ?

- Parce qu’il a senti que les Français s’en désintéresseraient. […] Les événements de mai 1968 ont montré le blocage de notre société à cause de la centralisation excessive de la France. « Nous sommes, m’explique-t-il, dans un pays où le château d’eau, l’éclairage ou l’organisation scolaire d’une petite ville doivent remonter au sommet pour trouver leur solution. Cette pratique ne laisse ni assez de liberté ni assez de responsabilités aux locaux et charge excessivement l’État. Ma réforme permettra aux régions de concourir aux décisions qui les concernent dans les domaines économiques, sociaux et culturels. » D’autre part, il est bien conscient que son temps lui est, sinon politiquement, du moins humainement compté puisqu’il sera octogénaire dans les deux ans à venir. Expérience faite de la Ve République qu’il a fondée, il lui paraît donc nécessaire d’effectuer un rajustement constitutionnel avant son départ. Il s’agit de la suppression du Conseil économique et social hérité tel quel de la IVe République – pour lui, c’est tout dire ! – et de la modification du Sénat qui découle de l’instauration des régions et de la suppression dudit Conseil. […] Et la participation à laquelle il tient tant ? Pourquoi n’en parle-t-il plus ? Je me souviendrai toujours de son geste. Il lève les bras et les laisse retomber avec lassitude sur les accoudoirs de son fauteuil : « Que veux-tu ! Nous en sommes encore à 1935. J’explique aux vieux généraux et aux bidasses de 1914 ce que doit être une armée blindée. Tu connais le résultat ! Les syndicats trimballent toujours leur lutte des classes ; Pompidou, ses banquiers et le CNPF en sont encore aux chevaux et à la ligne Maginot. Je ne peux pas me séparer de Pompidou. Mais, patience. J’ai déjà commencé en instaurant les préfets de Région et les CODER [Conseils de développement économique des Régions]. Quand nous aurons fait la régionalisation, nous reparlerons de la participation. » On sait ce qu’il advint. »

 

Philippe de Gaulle, De Gaulle mon père, Entretiens avec Michel Tauriac, Paris, Pocket, 2005, p. 611 - 618

Marc Sangnier, le centriste visionnaire

 

 

 

« Plus qu’aucune autre, la société future devra être imprégnée de charité, si l’on ne veut pas que ses progrès eux-mêmes n’écrasent, de leur poids trop lourd, des hommes insuffisamment préparés moralement à les supporter ».


Marc Sangnier (1873 – 1950) a voulu réconcilier les catholiques avec la République et les ouvriers avec l’Eglise, dans le Sillon du christianisme démocratique et social. Abandonnant l’action religieuse pour l’action politique en 1910, Marc Sangnier et ses amis s’organisèrent d’abord autour d’un quotidien, La Démocratie, puis de la Ligue de la Jeune-République (1912) qui prônait alors une IVe République dont le programme était pour le moins original et précurseur :

 

  • établir l’égalité civique entre hommes et femmes ;
  • mettre en place un scrutin à la proportionnelle ;
  • permettre l’éducation permanente des citoyens ;
  • remplacer le Sénat par une chambre représentant les intérêts économiques ;
  • développer une législation sociale (préfigurant celle de 1945) ;
  • abolir la « monarchie dans l’usine » en supprimant la propriété capitaliste au profit d’un secteur d’État pour certaines industries ou services clefs, d’une propriété coopérative pour la grande majorité des activités économiques et par le maintien de la petite propriété privée.

 

Marc Sangnier a toujours retenu la forme coopérative pour toutes les réalisations concrètes (restaurants, imprimerie, gestions des immeubles...) qu'il entreprit. Sa pensée est claire. Comme il l'écrivait au début du XXe siècle (La révolution sociale, extraits),  « Ce que nous voulons, c’est justement […] qu’un nombre d’hommes chaque jour plus grand puisse s’élever jusqu’à la dignité du patron. Il ne faut pas qu’une toute petite élite et fatalement limitée puisse seule être consciente et responsable dans l’usine : il faut que tous ceux qui en sont capables aient le moyen de s’élever jusque-là. Or, comme l’industrie moderne nécessite des capitaux considérables qui ne peuvent pas être généralement possédés par un seul, il est donc nécessaire que les ouvriers libres et conscients possèdent en commun ces instruments de leur travailVoilà la solution démocratique. Elle est l’inverse de la solution étatiste.

 

Il ne s’agit pas comme on le voit de détruire l’autorité patronale, mais bien, au contraire, d’en rendre participants un nombre toujours croissant d’ouvriers.  Rien de plus légitime, de plus évidemment souhaitable que cette solution démocratique. Ceux-là seuls qui, dans leur égoïsme, ne veulent pas permettre à d’autres qu’eux de s’élever peuvent la condamner […] Nous sommes convaincus qu’il sera impossible aux hommes de bonne foi qui nous liront de ne pas approuver ce programme.

 

- Mais cela est trop difficile, s’écrieront-ils peut-être. Même en recourant aux forces sociales du christianisme, vous n’arriverez pas à transformer ainsi vos contemporains !

 

 Concédons-leur un instant, s’ils le veulent, que nous ne parviendrons pas à faire une opinion publique capable d’assez d’intelligence et de vertu pour que cette transformation sociale soit universellement réalisable. Tout au moins, nous aurons utilement stimulé les énergies de quelques-uns, et, guidés par l’idéal que nous aurons fait briller devant leurs yeux, ils auront accéléré leur marche en avant […] D’ailleurs, la société évoluant sans cesse et créant chaque jour des possibilités sociales nouvelles, tout en rendant plus difficiles les équilibres et les harmonies d’autrefois, il faudra peut-être bientôt de plus héroïques vertus à un patron et à un ouvrier pour qu’ils puissent vivre en bonne intelligence malgré tous les malentendus et toutes les difficultés qui les séparent, qu’à deux coopérateurs associés dans une même entreprise.

 

On avouera qu’il n’y a dans tout ceci rien de subversif ni de déraisonnable. Du reste, si tant de patrons nous combattent c’est qu’ils ne nous connaissent pas. C’est aussi, sans doute, parce qu’il leur déplaît de supposer, ne serait-ce qu’un instant, que l’on puisse songer à rendre les autres capables des mêmes efforts et de la même dignité qui les honorent. Et cela est à coup sûr un mauvais sentiment. »

 

Marc Sangnier, Lutte pour la démocratie (Ed. 1908), Paris, Perrin, p. 13-16

 

Bibliographie : http://marc-sangnier.com/ouvrages.html