Dès les années 1960 et 1970, le développement, l'énergie, le commerce international faisaient partie des préoccupations des pères fondateurs de la Francophonie. Des réseaux économiques francophones se sont tissés au fil des ans. La francophonie économique a marqué, ces dernières années, des progrès importants.
En 2013, mon article intitulé 𝕱𝖆𝖎𝖗𝖊 𝖉𝖊 𝖑𝖆 𝖋𝖗𝖆𝖓𝖈𝖔𝖕𝖍𝖔𝖓𝖎𝖊 𝖚𝖓𝖊 𝖊́𝖈𝖔𝖓𝖔𝖒𝖎𝖊-𝖒𝖔𝖓𝖉𝖊, paru le 10 juillet dans La Tribune, puis le rapport de Jacques Attali intitulé 𝕷𝖆 𝖋𝖗𝖆𝖓𝖈𝖔𝖕𝖍𝖔𝖓𝖎𝖊 𝖊𝖙 𝖑𝖆 𝖋𝖗𝖆𝖓𝖈𝖔𝖕𝖍𝖎𝖑𝖎𝖊, 𝖒𝖔𝖙𝖊𝖚𝖗𝖘 𝖉𝖊 𝖈𝖗𝖔𝖎𝖘𝖘𝖆𝖓𝖈𝖊 𝖉𝖚𝖗𝖆𝖇𝖑𝖊 publié en août 2014 ainsi que l'adoption à Dakar de la Stratégie économique pour la Francophonie ont concouru à faire de la Francophonie économique un sujet en émergence.
En mars 2018, parmi les recommandations de 𝕷'𝕰𝖑𝖆𝖓 𝖉𝖊 𝖑𝖆 𝖋𝖗𝖆𝖓𝖈𝖔𝖕𝖍𝖔𝖓𝖎𝖊 publié par la Fondation pour l'innovation politique, il y avait celle d'organiser un Davos francophone. Je préconisais aussi que des délégations de chefs d’entreprise accompagnent les voyages officiels de la Secrétaire générale de la Francophonie. Ces deux préconisations ont été entendues, à la fois par l'OIF et par le MEDEF, en août 2021 à Paris. Depuis, la francophonie économique continue son essor, en tissant sa toile et en s'emparant des sujets liés à l'innovation.
Le Festival de l’intelligence économique francophone (FIEF), initiative du Centre africain de veille et d’intelligence économique (CAVIE) créé le 03 août 2015 à Yaoundé, s'est tenu à Paris (Cergy Tech) pour sa 3ème édition, après Djerba et Yaoundé. Ce festival constitue un point de rencontre annuel pour les experts et les passionnés d’intelligence économique et stratégique, ayant le français en partage.
Je suis intervenu lors de la 3e édition sur le thème "Créer, innover, entreprendre en français pour doper le rayonnement du français dans le monde", à la veille du XIXe Sommet la Francophonie. Je suis notamment revenu sur l'une de mes propositions - formulée dès 2018 dans l’Élan de la francophonie - de créer un Davos de la Francophonie. J'ai également pris part à la publication d'un livre blanc remis aux délégations du Sommet, par l'écriture d'un article de onze pages.
Comme en 2022 et 2023, le FIEF 2024 a débouché sur la publication d'un livre blanc comprenant l'ensemble des contributions écrites et un appel à l’action pour faire bouger les lignes.
Cet ouvrage a été distribué aux délégations internationales participant au XIXe Sommet de la Francophonie à Villers-Cotterêts en octobre 2024.
A Longchamp, le président du Mouvement des Entreprises de France Geoffroy Roux de Bezieux a déclaré que le Davos de la francophonie était né ! 450 chefs d'entreprises et dirigeants africains présents ainsi que 27 organisations patronales francophones contribuèrent à ces journées. Autre avancée, Henri Monceau, directeur à l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) a coordonné et animé la 1ère session des Rencontres préparatoires au Forum économique francophone prévu à Djerba concomitamment au Sommet de la Francophonie. J'ai retrouvé à ces rencontres Marianne Beseme, Michaël Christophe, Claire Deronzier, Déborah Cherenfant, Ruth Vachon, Gaël de Maisonneuve ou encore Laurent Cagna.
Le concept de « francophonie économique » désigne à la fois la capacité à développer des affaires en français mais aussi à promouvoir une économie plus équitable, durable et
inclusive afin de servir les populations et de contribuer au mieux-être commun...
Papa Amadou Sarr est ministre, délégué général à l’Entreprenariat Rapide des Femmes et des Jeunes à la présidence de la République du Sénégal. Auparavant, Monsieur Sarr a travaillé en tant que Directeur général des services financiers et de la compétitivité, et comme conseiller technique principal au ministère de l’Économie, des Finances et du Plan de 2015 à 2018. Il a également été responsable de programme pour l'Afrique de l'Ouest et du Centre à la Fondation Bill & Melinda Gates.
Avant son passage à la fondation, M. Sarr a été coordinateur régional, analyste et chargé de recherches au Centre de développement de l'OCDE à Paris de 2008 à 2013. Lors des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, j'ai eu le plaisir de m'entretenir avec le ministre sénégalais Papa Amadou Sarr. Cet entretien autour du soutien à l’entrepreneuriat, de la francophonie économique, de la circulation des personnes et des échanges internationaux est reproduit ici en intégralité.
Monsieur le ministre, pourriez-vous s’il vous plaît nous expliquer quelles initiatives vous menez en faveur de l'entrepreneuriat au Sénégal ?
Nous accompagnons les entrepreneurs, les "start-up" et les PME afin qu’ils aient accès au capital, à l’investissement, pour leur permettre de démarrer ou de se développer. En plus de l'accompagnement financier, nous fournissons un accompagnement technique, à travers des séances de coaching, de mentorat et de formation professionnelle. Nous agissons également dans le domaine de la formalisation, sachant que le Sénégal compte plus de 90% d'entreprises informelles, c’est-à-dire que nous accompagnons les TPE et les PME afin qu’elles intègrent le secteur formel de l’économie.
Quelle est la langue ou quelles sont les langues des affaires au Sénégal ?
Aujourd’hui, la langue officielle au Sénégal est le français. C'est la langue principale de l'économie formelle. Mais les langues locales sont les plus utilisées dans l'économie informelle, comme le wolof et le sérère. Cela étant dit, de plus en plus, l'anglais fait son intrusion, surtout pour les start-up [jeunes pousses] du numérique ; on assiste à l’émergence d’une terminologie d'anglicismes. Comme en France, d'ailleurs…
L'économie sociale est-elle un levier pour l'emploi des jeunes ?
Oui, le Sénégal a même passé une loi ESS, comme le Maroc. Aujourd’hui, le Président utilise ce levier fort, dans le cadre de sa vision de l'équité territoriale et de la redistribution de la croissance, parce qu’il croit au développement des territoires. C'est ce que nous faisons à travers la redistribution, le soutien aux entreprises familiales, la couverture mutuelle universelle et d'autres politiques publiques en faveur de l'épanouissement et de l’autonomisation des femmes, de l'allègement de leurs charges dans les milieux ruraux. Autant de volets qui font partie de l'économie sociale et solidaire sénégalaise !
Le français facilite-t-il les affaires en Afrique de l'Ouest ainsi qu’avec l'Europe ?
Oui, en Afrique de l'Ouest très certainement parce que nous faisons partie d’une Union économique et monétaire ouest-africaine dont la langue de partage et de travail est le français. Les textes sont en français, les discours, les discussions entre ministres, présidents, parlementaires, etc. Cette langue facilite les affaires avec l'Europe également, principalement avec la France. Toutefois, de plus en plus, à Bruxelles, on surprend des ministres et des chefs d'État en train de parler en anglais…
L’Europe partiellement francophone compte aussi la Belgique, la Suisse, Monaco, Andorre… Le Sénégal entretient-il des relations avec ces pays ?
Oui, moins qu'avec la France, mais le Sénégal a des relations avec la Belgique, grâce à l'Union européenne, ainsi qu’avec le Luxembourg. Les coopérations luxembourgeoises sont importantes : c'est l'un des partenaires clés pour le développement du Sénégal. La Suisse, un peu moins. Les échanges se développement avec l'Espagne et l’Italie grâce à la présence de Sénégalais qui vivent là-bas. Mais bien sûr, la France reste en tête.
Vous dites que les progrès sont légion. Comment évaluez-vous ces avancées ?
Une étude vient de sortir, faite par le bureau de suivi du Plan Sénégal émergent, qui a montré une évolution significative du niveau de vie en milieu rural, ces dix dernières années. C’est compréhensible puisque le Président a investi pas moins de 1000 milliards de francs CFA en milieu rural, sur les programmes d'urgence, pour l'accès à l'eau l'accès, aux machines agricoles, aux semences et l'accès aux soins avec la construction de centres de santé et d'hôpitaux un peu partout. Sans compter l'éducation universelle gratuite pour les jeunes et la couverture maladie universelle, pour les personnes de plus de 60 ans. Cet Etat providence a un impact fort sur la qualité de vie des populations, l'équité territoriale et le progrès social.
Le Canada aussi est de plus en plus attractif pour les Sénégalais…
Absolument, beaucoup d'étudiants sénégalais migrent au Canada. Beaucoup de sociétés canadiennes de recrutement et de conseil en éducation sont établies à Dakar ; elles font des visas gratuitement pour les étudiants sénégalais ; ils viennent recruter des sages-femmes, des infirmiers, des informaticiens, qui sont formés et employés au Canada. Chez moi, par exemple, à la Délégation [à l’Entreprenariat Rapide des Femmes et des Jeunes] j'ai quatre "repats" qui viennent du Canada : des ingénieurs financiers et informaticiens diplômés de l’Université Laval (à Québec), revenus travailler pour l'Etat. C'est ce que l’on pourrait appeler la « circulation des cerveaux ».
La diaspora sénégalaise et les diasporas africaines en général peuvent-elles être des ponts pour faciliter les affaires dans l’espace francophone ?
Oui, je suis convaincu à 100% que les diasporas sont les relais naturels entre la France, les pays européens et l'Afrique. Aujourd'hui, un nombre croissant de jeunes sénégalais issus de la diaspora investissent au Sénégal, reviennent au pays, créent de l'emploi.
Il est heureux qu’il y ait cette initiative du Conseil présidentiel par l'Afrique, avec qui nous travaillons. Il y a également le programme PASS Africa [parcours dédié aux entrepreneurs issus de la diaspora ayant un projet en France, en Afrique ou sur les deux continents], le Passeport Talent [carte de séjour pluriannuelle délivrée si vous êtes hautement qualifié, souhaitez créer une entreprise, investir en France ou si vous êtes artiste] qui sont très importants.
Moi-même, j'ai vécu quasiment 15 ans entre l'Europe et les Etats-Unis, où j'ai encore de bonnes relations. Je demande régulièrement aux Sénégalais qui sont restés à Paris, à Londres et ailleurs d'investir au Sénégal et plus largement en Afrique. On a même lancé un « fonds diaspora » de 5 millions d'euros qui permet aux Sénégalais de la diaspora établis en Europe de faire du co-investissement dans leur région d'origine. Et ça marche très bien !
Sur un plan personnel, que retenez-vous de votre expérience à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ?
Ce furent cinq ans intenses entre 2008 et 2013 ! J'ai occupé différentes fonctions : d'abord assistant de recherche, économiste puis en charge de la coopération avec le secteur privé et conseiller du directeur (avec qui j'ai gardé d'excellentes relations). J'ai quitté l’OCDE en 2013. J'ai ensuite été aux Etats-Unis à la Fondation Gates. Mais à chaque fois que je passe à Paris, je ne peux m'empêcher - ou ils ne peuvent pas s'empêcher ! (sourires) - de m'inviter à La Muette [siège de l’OCDE] au Centre de développement, pour échanger, participer à des panels, au Forum Afrique - que j'ai piloté pendant 3 ans - et contribuer à des travaux comme la Revue multidimensionnelle et le Dialogue politique entre les Etats. J'ai eu à conduire l'élargissement de l'OCDE vers l'Afrique avec le directeur du Centre de développement ; nous avons littéralement fait entrer le Sénégal au Centre du développement, mais aussi la Côte d'Ivoire, le Togo et le Maroc (j'ai continué le processus). L'Afrique du Sud était déjà là. Je suis fier de cet élargissement du Centre de développement qui a pu embrasser plus de pays africains et l'Amérique latine. C'était une belle période !
Une dernière question, si vous le permettez, Monsieur le Ministre : pensez-vous qu'il y aurait davantage de liens à tisser entre l’OCDE et la Francophonie économique, dans le but de favoriser des emplois durables et inclusifs pour les populations?
Oui, l’OCDE est la référence en termes de politiques économiques, de statistiques, de macroéconomie. Quand l’OCDE indique la voie, tout le monde suit ! De nos jours, on est dans une logique plus économique de la Francophonie, orientée " business " - ou « affaires » devrais-je dire. La Secrétaire générale [de la Francophonie, Louise Mushikiwabo] a donné le la, et je pense que ce que son pays [le Rwanda] fait en Afrique sur le plan économique, elle est en train de l'expérimenter aussi au sein de la Francophonie. Abdou Diouf [Ancien Secrétaire général de la Francophonie et ancien Président de la République du Sénégal] était un peu plus consensuel, plus conservateur, focalisé sur la politique, l'intégration, la sécurité, les valeurs...
Cela reste important mais vous diriez qu’il faut aller plus loin…
Tout à fait ! Pour les jeunes que je suis et que nous accompagnons, aujourd’hui ce qui compte, c'est l'économie, la finance, le numérique… Comment créer son entreprise, comment créer de la richesse, comment voyager librement - la libre circulation des personnes, des biens - et comment intégrer davantage l'espace francophone par l'économie.
Le 8 avril 2021, Francophonie sans frontières, en collaboration avec La Fondation NOUS de La Nouvelle-Orléans, a organisé la conférence intitulée « La Francophonie économique : tracer la voie en Amérique du Nord ».
Les panélistes étaient M. Bernard Geenen, conseiller économique pour la Région wallonne près le Consulat général de Belgique à New York, M. Gaëtan Thomas, PDG du Conseil économique du Nouveau-Brunswick ainsi que M. Fabrice Terrier, conseiller aux étudiants internationaux à Québec international. La conférence a été modérée par Mme Mélissa Serrano. Merci à MM. Scott Tilton et Rudy Bazenet pour ce beau partenariat !
En juillet 2019, l'Université Peleforo Gon Coulibaly a accueilli la première édition du projet Horizon 2030 de Francophonie sans frontières qui visait à l'atteinte des objectifs du développement durable des Nations-Unies et plus particulièrement à stimuler l'entrepreneuriat collectif, durable et inclusif des jeunes.
Cette activité a permis de récompenser plusieurs projets entrepreneuriaux étudiants, de mettre en place une équipe de mentors pour l'accompagnement de ces projets et de lancer une dynamique collective pour faire de l'Université un laboratoire d'économie sociale et un écosystème entrepreneurial apte à encourager ses étudiants sur la voie de l'autonomisation économique.
Mai 2020
Parler français est aujourd’hui un atout pour faire des affaires avec différentes aires géographiques du Sud comme du Nord, de l’Est comme de l’Ouest. Et le Maghreb se trouve au carrefour de ces aires économiques complémentaires...
Centre Algérien de Diplomatie Economique : Bonjour Monsieur Boutin, avant d’entamer le fond de l’interview, pourriez-vous vous présenter auprès de nos lecteurs ?
Benjamin Boutin : Originaire de la rive nord de la Méditerranée, dont j’ai appréhendé la profondeur historique, sociologique et géopolitique à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence de 2007 à 2012, je me suis beaucoup investi ces dernières années pour développer la francophonie associative et concourir à sa dimension parlementaire en travaillant auprès du secrétaire général de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, Jacques Krabal.
Responsable associatif engagé pour la francophonie depuis mes plus jeunes années, j’ai fondé avec Marie-Astrid Berry en 2017 l’ONG Francophonie sans frontières qui agit dans différentes sphères afin de promouvoir la francophonie et favoriser les projets interculturels en langue française. Je suis également professeur de géopolitique, directeur exécutif de l’Association nationale France-Canada, vice-président stratégie de la Fédération France-Québec / francophonie et chercheur associé à l’Institut Prospective et Sécurité en Europe.
Diplômé de Sciences Po Aix, de l’Université Paris-Saclay et de l’École nationale d’administration publique de Montréal, j’ai également suivi un programme d’administrateurs de la relève afin de siéger à des conseils d’administration ainsi que deux séminaires à l’IHEDN. Professionnellement, j’ai effectué diverses expériences dans le champ de la diplomatie, de la défense, de la coopération, de l’information, de la politique et de l’économie sociale. J’ai un parcours résolument pluridisciplinaire.
CADE : Pourriez-vous nous présenter Francophonie Sans Frontières (FSF), ses objectifs et son positionnement par rapport à l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF)
?
Benjamin Boutin : Francophonie sans frontières (FSF) est une organisation non-gouvernementale qui vit grâce à l’action de ses bénévoles. Elle est représentée dans une vingtaine de pays par des équipiers et des correspondants. Nos trois principales équipes se situent en Côte d’Ivoire, au Québec et en France. Nous avons également des équipes en cours de constitution dans d’autres pays, notamment sur le continent africain. Notre but est de constituer une communauté francophone soudée et solidaire qui interagit et coopère grâce à la mobilité (entravée en ce moment) et aux technologies de l’information et de la communication. Nous organisons des événements (conférences, visites de lieux emblématiques), des projets plus structurants (comme le projet Horizon 2030 centré sur l’employabilité des jeunes francophones et le développement durable) et des partages d’idées et d’expériences à travers notre site, nos réseaux sociaux et les médias.
L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) est quant à elle une institution internationale cinquantenaire qui fonctionne sur un mode intergouvernemental. 88 États et gouvernements en font partie, sous divers statuts (membre, membre associé, observateur). L’OIF est en quelque sorte le vaisseau-amiral de la Francophonie institutionnelle (qu’on a coutume d’écrire avec un F majuscule), mais il ne faut pas oublier l’autre institution francophone majeure qu’est l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (qui rassemble un nombre équivalents de parlements-membres) et les opérateurs du Sommet de la Francophonie que sont l’Agence universitaire de la Francophonie, l’Association internationale des maires francophones, l’Université Senghor d’Alexandrie et TV5MONDE.
Francophonie sans frontières est une grande association transversale qui crée du lien et qui agit en complément des actions impulsées par les structures institutionnelles. Beaucoup de francophones ont envie de participer à la construction d’une francophonie mondiale plus solidaire et agissante. Il y a de la place pour tout le monde et les enjeux sont grands : l’éducation, la culture, le numérique, l’influence normative, le développement économique durable, la santé, le partage d’information, etc. Notre association est d’ailleurs aux côtés de l’OIF pour faire connaître la grande consultation de la jeunesse francophone qui est actuellement menée par la direction de la jeunesse avec qui nous entretenons des rapports réguliers et féconds. J’ai personnellement été désigné par l’OIF comme ambassadeur de ce projet d’envergure mondiale lancé le 13 mai 2020 à l’occasion du cinquantenaire de la Francophonie. L’objectif est d’associer les jeunes à la construction de l’avenir de la francophonie. Ils seront invités à partager leurs attentes et propositions, ainsi qu’à raconter la francophonie telle qu’ils la vivent aujourd’hui ou l’imaginent demain.
CADE : Concernant la francophonie et l’économie. En 2017, un Observatoire de la Francophonie Économique a été créé, quels sont ses objectifs et ses orientations stratégiques
?
Benjamin Boutin : Il se trouve que j’ai assisté au lancement de l’Observatoire de la Francophonie économique en 2017 à la Conférence de Montréal. Il s’agit d’un organisme axé sur la recherche liée aux enjeux de la francophonie économique. Grâce à la collecte et l’analyse des données relatives à la situation de l’espace économique francophone, cet observatoire alimente les réflexions économiques tout en constituant un réseau international d’économistes francophones.
Des chercheurs postdoctorants et doctorants, issus des départements de sciences économiques du continent africain, sont également accueillis en stage. C’est en effet en Afrique francophone que les premières activités de l’Observatoire se déroulent et elles sont centrées sur les thématiques cruciales que sont les infrastructures et l’électrification, le renforcement de l’entrepreneuriat chez les jeunes et les femmes ou bien encore les échanges au sein des grands groupes industriels. J’encourage le Centre Algérien de Diplomatie Économique à se mettre en rapport avec l’Observatoire.
CADE : De votre point de vue, quelles sont les perspectives stratégiques liées à la coopération économique francophone ? Et, quel pourrait être le rôle de Francophonie Sans Frontières dans cette approche économique ?
Benjamin Boutin : Gardons d’abord à l’esprit le fait que la francophonie économique est une réalité de facto, sans même l’intervention des institutions. Et que chaque acteur économique peut y concourir. Je l’avais souligné en juillet 2013 dans une tribune intitulée « Faire de la francophonie une économie-monde », un an avant la parution du rapport de Jacques Attali sur le sujet. Ce rapport mérite d’ailleurs d’être consulté pour qui s’intéresse au sujet. Dans son rapport, le prospectiviste a présenté 53 propositions visant à faire de l’appartenance à la Francophonie un atout économique pour le XXIe siècle.
La coopération économique francophone est un sujet fort vaste. Parler français est aujourd’hui un atout pour faire des affaires avec différentes aires géographiques du Sud comme du Nord, de l’Est comme de l’Ouest. Et le Maghreb se trouve au carrefour de ces aires économiques complémentaires. Ce serait probablement l’une des régions idoines pour accueillir le Davos de la francophonie que j’appelle de mes vœux depuis mars 2018, c’est à dire un forum des affaires en français de dimension mondiale.
Ma vision de la francophonie économique fait la part belle au développement durable. Sans durabilité, nos écosystèmes économiques sont appelés à s’effondrer. Projets de développement et projets écologiques doivent aller de pair, par exemple pour électrification et le reverdissement de certaines régions gagnées par la déforestation. Avec Clément Duhaime et Esther Djossa, nous avons appelé à la mise sur pied de cohortes intergénérationnelles impliquées dans la lutte contre cette déforestation et cette érosion de la biodiversité, inspirés par un cultivateur burkinabè, Yacouba Sawadogo, est parvenu à planter seul une forêt de trente hectares dans la région sèche de Ouahigouya au Burkina Faso [voir ce Lien] C’est pour ce type de projets que les capacités de mobilisation de Francophonie sans frontières pourraient être employées à bon escient, si des bailleurs de fonds nous faisaient confiance.
CADE : L’Algérie n’est pas membre de la francophonie. A votre avis pourquoi ? Quelles sont les différents atouts de la francophonie qui peuvent motiver une demande d’adhésion ?
Benjamin Boutin : L’Algérie n’est pas membre de la Francophonie institutionnelle avec un F majuscule mais je considère qu’elle fait partie, si ses habitants le souhaitent, de la grande communauté internationale des francophones plurilingues. N’oublions pas que la majorité des francophones aujourd’hui sur la planète parlent plusieurs langues et les manient selon les contextes. C’est le cas au Maghreb avec l’arabe (qui est aussi une grande langue internationale, comme l’a souligné récemment Jack Lang) ou encore au Sénégal, pays fondateur de la Francophonie, et dans de nombreux pays subsahariens. C’est également le cas en Haïti par exemple. Cette diversité culturelle et linguistique est une richesse. C’est un trésor que nous avons en chacun de nous.
Beaucoup de responsables regrettent l’absence des représentants algériens à la table de la coopération intergouvernementale francophone. L’OIF, l’APF et les opérateurs de la Francophonie sont des structures de coopération attractives et reconnues dans leurs domaines (universitaire, parlementaire, médiatique, municipal…). Faire partie de la Francophonie n’est pas un engagement exclusif ou excluant. Au contraire, de nombreux pays francophones font partie de l’Union africaine, de l’Union européenne et même du Commonwealth. Le monde d’aujourd’hui a besoin d’un surcroît de coopération internationale. Et la Francophonie dans sa dimension intergouvernementale, parlementaire, universitaire, associative, etc., constitue un forum de dialogue, d’action commune et de partage d’expérience.
CADE : Enfin, le prochain sommet de la francophonie se tiendra cette année en Tunisie, quelles seront ses thématiques ? et par quoi il se distinguera des autres sommets ?
Benjamin Boutin : Ce sera un sommet très particulier à plusieurs égards. Dans le contexte d’une crise sanitaire qui a entravé de manière exceptionnelle les circulations internationales, il faudra d’abord s’assurer que le sommet puisse avoir lieu en décembre tel que prévu ou qu’il soit reporté dans de bonnes conditions. L’année 2020 est symbolique parce qu’elle marque le jubilé de l’Agence culturelle et technique, l’institution intergouvernementale francophone qui a donné naissance à l’OIF. Cette agence a été fondée à Niamey en 1970 sur une logique en rupture avec les anciens rapports de la colonisation. C’est une agence qui engageait une coopération Sud-Sud mais aussi Sud-Nord et Nord-Sud. N’oublions jamais que la Francophonie a été bâtie sur de nouvelles bases, assainies, humanistes, celles posées par Léopold Sédar Senghor au premier chef. Il faut célébrer cet héritage et faire le bilan de cinquante ans d’action, sans omettre une réflexion sur l’avenir. C’est pour cela que la consultation intitulée Francophonie de l’avenir qui se déroulera du 13 mai au 17 juillet et qui sollicitera l’intelligence collective de la jeunesse francophone a toute son importance. Ses résultats seront un socle pour envisager l’action future. Ils seront dévoilés au XVIIIe Sommet, qui est toujours un sommet des chefs d’État et de gouvernement. Je souhaite pour ma part que la société civile y soit associée et que la célébration des liens interculturels qui nous unissent touche le cœur de l’ensemble des francophones et des francophiles.
Entretien réalisé par l’équipe du Centre Algérien de Diplomatie Economique
La capacité à nouer des affaires en plusieurs langues est un atout. La francophonie, communauté de langue et de destin qui rassemble aujourd’hui 315 millions de locuteurs, représente une espace de coopération pluriel susceptible de contribuer au développement économique, durable et solidaire du continent africain qui est son principal foyer démographique. Néanmoins, pour valoriser cet atout, il convient de mettre en œuvre une stratégie, de promouvoir un modèle de développement adapté et de cibler en priorité la jeunesse...
Plus de 330 filiales d'entreprises françaises ont des activités au Québec. Elles y génèrent un chiffre d'affaires de 19 milliards de dollars et emploient quelque 15 000 personnes. En France, 161 entreprises québécoises emploient quant à elles plus de 13 000 personnes. La France est le 1er marché culturel du Québec et son 2e marché touristique...
Le lancement d'un réseau francophone d’entrepreneurs issus des quatre coins du monde le 14 juin 2017 à Montréal, a pavé la voie aux grandes rencontres des jeunes entrepreneurs du monde francophone. Dans la continuité de la 1ère édition au Québec et des Journées des Jeunes Entrepreneurs Francophones (JJEF) en Belgique, la 3e grande rencontre a été organisée du 17 au 22 novembre 2019 en France. Cette dernière grande rencontre a réuni 200 jeunes entrepreneurs au fort potentiel d’innovation pour apporter des solutions aux défis économiques, sociaux, énergétiques et environnementaux au sein de l’espace francophone. Le RIFE (Réseau international Francophone des Entrepreneurs) permet de générer des opportunités économiques, faciliter les affaires et accélérer les projets des jeunes entrepreneurs francophones.
Le postulat de départ est simple : dans la mondialisation, les Francophones seront plus forts ensemble, plus forts ensemble économiquement. États et gouvernements, blocs régionaux et organisations communautaires, acteurs institutionnels et financiers, collectivités locales et entreprises, doivent unir leurs efforts pour définir le périmètre d'une "Aire économique francophone" (AEF). L'enjeu serait de mettre en réseau les différents opérateurs économiques ayant la langue française en partage et de leur fournir un cadre conceptuel pour faciliter leurs échanges.
Une économie-monde en devenir
Ce cadre conceptuel existe déjà. Il a été élaboré par un immense intellectuel français, grammairien des civilisations, penseur de la "dynamique du capitalisme". En 1979, dans son ouvrage Civilisation matérielle, Économie et Capitalisme, Fernand Braudel forge le concept d' "économie-monde", "fragment de l'univers, morceau de la planète économiquement autonome, capable pour l'essentiel de se suffire à lui-même et auquel ses liaisons et ses échanges intérieurs confèrent une certaine unité organique" . La Francophonie représente une économie-monde en devenir. Les critères de distinction braudéliens sont réunis : elle forme une aire géoéconomique aux limites stables, un écosystème politique, économique, linguistique et culturel, comme la Méditerranée à l'époque de Philippe II.
Un réseau de "métropoles économiques francophones"
Le monde francophone est polarisé autour d'une "ville-monde", Paris, 12 millions d'habitants, de plusieurs métropoles économiques régionales comme Kinshasa (9,7 millions d'habitants), Alger (6,4), Hanoï (6,3), Abidjan (6,1), Montréal (3,9), Dakar (3,2), Bruxelles (2,1) et de métropoles économiques sous-régionale comme Tunis, Lyon, Beyrouth, Rabat ou Marseille, peuplées chacune environ de 2 millions d'habitants.
A leur échelle, ces centres urbains centralisent et répartissent "les informations, les marchandises, les capitaux, les crédits, les hommes, les ordres", comme l'écrivait Fernand Braudel. Carrefours d'échanges commerciaux, intellectuels et médiatiques (produisant des informations en français et les distribuant via différents canaux dans leur sphère d'influence), ces métropoles économiques francophones (MEF) devraient être mieux reliées entre elles par des liaisons aéroportuaires et numériques densifiées, de façon à optimiser la circulation des hommes, des biens, des services et des capitaux dans l'Aire économique francophone.
Des espaces continentaux et ultramarins en dialogue
La Francophonie ne forme pas un bloc géographiquement uni à l'échelle de la planète. Ses composantes sont, pourrait-on dire, dessoudées. Le français est parlé (comme langue maternelle, administrative ou mineure) dans plusieurs zones continentales : la zone "Europe", la zone "Afrique centrale de l'Ouest", la zone "Amérique du Nord" et la zone "Asie-Pacifique", auxquelles s'ajoutent les collectivités françaises ultramarines.
Ce sont ces zones qui, impliquées dans un projet de coopération macroéconomique global, pourraient former une véritable économie-monde francophone. Tous les leviers de coopération devraient être actionnés : co-localisation de projets productifs, mutualisations de ressources, création des sociétés d'investissements à l'échelle de la Francophonie, agrégation de PME francophones innovantes, montage de circuits performants d'import/export, Erasmus francophone, passeport de la Francophonie économique, etc..
Selon Adam Smith, c'est la division du travail qui, en décuplant la force productive, est la cause de la richesse des nations . L'interdépendance économique entre les différentes zones continentales et ultramarines francophones "productivement spécialisées" est de nature à générer de la valeur économique partagée.
La langue française comme liant
Le liant de ce grand dessein francophone de prospérité commune est naturellement la langue française, langue de culture et de diplomatie, mais aussi langue entrepreneuriale d'avenir, parlée par 60% par des jeunes de moins de trente ans, apprise par 100 millions d'élèves chaque jour et troisième langue la plus utilisée sur Internet. Partager une langue est un facilitateur transactionnel puissant. La langue française, magnifique monnaie-d'échange humains, pourrait devenir l'axe fluide et lumineux d'une interdépendance économique solidaire entre ses centaines de millions de locuteurs.
L'Aire économique francophone, démographiquement très dynamique, espace coopératif d'une économie-monde en devenir, pourrait être doté d'une "Organisation de coopération économique francophone" (OCEF), ainsi que d'une monnaie virtuelle facilitant les échanges et d'un corpus de normes juridiques et techniques communes.
Cette démarche constructive pourrait faire de la Francophonie une terre de croissance où les Francophones africains, européens, asiatiques, américains et océaniens œuvreraient à un développement mutuel bien compris pour améliorer la compétitivité des régions économiques francophones avancées et lutter contre la pauvreté des régions francophones moins avancées. Ce pacte "gagnant-gagnant" réveillerait les "énergies dormantes" de la Francophonie qu'exaltait Léopold Sédar Senghor, et lui donnerait un nouveau souffle.
Dans le cadre de la promotion 2013 du master 2 Diplomatie et négociations stratégiques de l'Université Paris-Saclay dont Abdou Diouf fut le parrain et dont je fus major de promotion, un exercice de négociation fut conduit au sein des locaux parisiens de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF).
Cet exercice permit de rédiger une charte qui inspira ensuite la Stratégie économique de la francophonie, adoptée au Sommet de Dakar en 2014.